SYLVAINE : Mise à nu

Jeune artiste scandinave à la personnalité sensible, Sylvaine mène son propre chemin depuis déjà 2013 sur la scène black shoegaze. Après trois albums remarqués souvent en étroite connexion artistique avec Alcest, cette amoureuse de la poésie française et de notre beau pays (notamment Paris), se dévoile un peu plus à travers son nouvel opus, Nova. [Entretien avec Kathrine Shepard (guitare/chant) par Seigneur Fred – Photos : DR]

Tout d’abord, peux-tu te présenter auprès de nos lecteurs français et notamment ceux qui ne connaîtraient pas encore Sylvaine ?
Bonjour ! (Ndlr : en français) Merci beaucoup de m’avoir donné la chance de parler avec vous à Metal Obs ! Je m’appelle Kathrine et je suis l’unique membre du projet Sylvaine (qui est aussi mon nom de scène). Je compose et j’écris tout pour le projet et j’enregistre moi-même tous les instruments (voix claires, voix criées, guitares, basse, synthés, arrangements), à l’exception de la batterie et des instruments à cordes, pour lesquels je collabore généralement avec des musiciens de session. Sur scène, j’assure le chant principal et joue de la guitare. Trois musiciens de session live sont avec moi pour s’occuper du reste ! Enchantée ! (Ndlr : en français)

Comment te sens-tu personnellement en Norvège dans ce contexte post-épidémique de Covid-19 qui est toujours plus ou moins présent et a beaucoup ralenti le monde culturel et la musique pour les concerts ces deux dernières années ? (Ndlr : entretien réalisé en janvier 2022)
C’est une sorte de période étrange que nous traversons en ce moment, car le nombre de cas que nous voyons quotidiennement est plus élevé que jamais, mais les choses sont plutôt normales et ouvertes, sauf encore dans le secteur de la musique bien sûr, où de lourdes restrictions sont en place plus ou moins depuis mars 2020. Un pourcentage élevé de personnes se sont fait vacciner ici, ce qui est formidable et signifie que très peu de personnes vont réellement à l’hôpital à cause de Covid. Comme partout, nous attendons des temps meilleurs et espérons que 2022 sera l’année qui apportera cela à tout le monde !

Quel bilan tires-tu de cette difficile période ? Était-ce un mal pour un bien finalement, te permettant de te consacrer pleinement à l’écriture et à la composition ? Et comment vois-tu l’avenir pour Sylvaine et ta musique en général à présent en 2022 même s’il est encore difficile de se projeter, je sais bien ?
Je pense que ça dépend vraiment, en fait. En termes d’avoir eu plus de temps, la pandémie a définitivement m’a en effet permis de disposer de plus de temps pour se concentrer sur la création. Ce fut alors une bonne chose pour beaucoup de gens. Je connais cependant beaucoup d’artistes qui n’ont pas eu l’inspiration pour créer pendant certaines parties de la pandémie, parce que la vie était tout simplement trop lourde ou qu’ils n’avaient pas assez à exprimer (pas d’expériences = rien à raconter). Pour moi personnellement, 2020 et 2021 ont probablement été les années les plus chargées de ma vie. J’ai décidé très tôt que j’essaierais de tirer le meilleur parti de la situation, tout en me donnant de l’espace pour me sentir déprimé ou vaincu par ce qui se passait. Cela m’a conduit à un tas de nouveaux projets, que je n’aurais peut-être pas pu faire autrement, pour lesquels je suis très reconnaissant. Mais en parlant d’avenir, il est très difficile de dire ce qui nous attend. Même si tout le monde a été très durement touché pendant la pandémie, l’industrie de la musique est l’une des seules à avoir toujours eu des restrictions et n’est toujours pas revenue à la normale en 2022. Je pense que nous devons nous préparer à une nouvelle normalité après cela. , et je n’ai aucune idée de ce à quoi ressemblera cette nouvelle normalité. La seule chose certaine pour moi, c’est la sortie de mon quatrième album Nova, qui, je le sais, arrive le 4 mars. Sinon, nous avons prévu beaucoup de choses pour 2022, ça va être l’une de nos meilleures années à ce jour, mais le temps sera le seul moyen de dire si ces choses seront réalisables ou non. Je croise les doigts pour tout le monde, car je pense qu’il serait très bienvenu d’avoir plus de stabilité dans nos vies à ce stade.

Quand et comment Nova a-t-’il été conçu par rapport à tes précédents enregistrements ? Le récent contexte sanitaire, social, et culturel plutôt limité ces deux dernières années, a-t’il été propice à la création et rendu les choses plus faciles ?
Nova a été créé en 2019/2020/2021, et a été sans aucun doute le disque le plus dur que j’ai eu à faire jusqu’à présent. Le processus de composition a été plus lent que d’habitude pour moi, en fait, car il m’a fallu tellement plus pour sortir et mettre toutes les émotions que je voulais exprimer dans ces chansons. J’étais très inspiré et j’avais beaucoup à dire, mais c’était difficile de tout rassembler, les sujets étant plus personnels que jamais. En ce qui concerne la façon dont le disque a été fait, c’était le même processus que les albums précédents dans le sens où toutes les chansons ont commencé sur ma guitare électrique, non branchée. Les morceaux se sont construits couche par couche à partir de là. Cependant, la façon dont chaque chanson prend forme semble être différente à chaque fois en fin de compte.

Ce quatrième album studio est une nouvelle fois très personnel. Pour autant, Nova est-il un album conceptuel ? Lyriquement peut-être ? J’ai cru comprendre qu’il renvoyait à une sorte de renaissance pour te permettre d’aller vers de nouveaux horizons…
En fait, même si toute la pandémie a évidemment influencé tous les artistes qui créaient à cette époque, moi y compris, Nova parle beaucoup de mes propres luttes personnelles en 2019/2020. J’ai traversé alors les périodes les plus difficiles que j’ai connues jusqu’à présent dans ma vie, et cela coïncide également avec le début de la pandémie. En même temps que je vivais moi-même une transition et une perte, le monde entier éprouvait un sentiment collectif de perte et entrait dans une « nouvelle normalité ». Tous les albums de Sylvaine sont censés fonctionner comme des journaux personnels audio, ce qui signifie qu’ils sont le reflet de qui j’étais et de ce que je traversais au moment où j’ai créé ces chansons. Je ne dirais donc pas que Nova est un concept album, mais plutôt une autobiographie audio sur les années 2019/2020/2021. Tous les albums ont cependant un lien spirituel, car c’est quelque chose qui est au centre du projet depuis le début, et Nova n’en fait pas exception.

Ta voix claire sur l’introduction de Nova symbolise une certaine pureté dans notre bas monde moderne. On dirait un mélange de Myrkur et de la bande originale du film d’animation Ghost in a Shell. Les références culturelles japonaises (mangas…) constituent-elles des sources d’influences dans ton univers ainsi que cette chanteuse de folk/black metal, notamment vocalement ?
J’ai un lien très fort avec le Japon et beaucoup d’éléments de leur culture, car c’est quelque chose dont je me sens très proche et chez moi, sans savoir pourquoi, donc cela peut certainement s’infiltrer dans ma musique. Je ne suis allé qu’une seule fois au Japon, mais ce fut une expérience incroyablement forte que je chérirai pour toujours. Même si j’aime vraiment la musique de Ghost in the Shell, il n’y avait aucun lien conscient entre elle et Nova pour autant. Et je trouve en fait que Nova relève plus d’une musique folklorique norvégienne, avec un chant grégorien (juste avec des harmonies bien sûr, car le chant grégorien original se fait souvent à l’unisson) comme genre d’ambiance qu’autre chose. C’est intéressant d’entendre les différentes impressions que les gens ont de ce morceau ! (rires) Pour autant, nous n’avons rien en commun Myrkur et moi, à part être blonde, féminine et scandinave, et faire de la musique aux influences métal. Même si j’ai grandi en Norvège, ce type de style viking/païen/folklorique n’est rien que je me sens personnellement obligé d’exprimer dans ma musique. Il y a des projets comme Wardruna par exemple, qui sont excellents dans ce domaine, mais ce n’est rien qui appartient à l’univers de Sylvaine. L’aspect de nature est bien plus présent dans ma musique, mais pas en lien d’inspiration avec la mythologie ou du folklore nordique.

La troisième chanson de l’album, « Nowhere, Still Somewhere », sonne comme le groupe de blackgaze français bien connu Alcest dont l’influence a toujours été proche. Cela me rappelle beaucoup d’ailleurs leur chanson « Sapphire » du dernier album Spiritual Instinct sur lequel tu faisais une discrète apparition vocale au côté de Neige (« L’île des morts »), or on sait tous qu’il existe un lien fort entre Sylvaine et Alcest… (retrouver notre interview d’Alcest en 2019 à lire ici)
C’est tellement drôle que tu mentionnes ça (rires) !! Car je me souviens que Stéphane (Ndlr : alias Neige, chanteur/guitariste d’Alcest) m’avait dit quand il avait écrit « Sapphire » en 2018 qu’il avait été inspiré par Sylvaine quand il avait fait cette chanson ! Alors c’est vraiment intéressant comment les choses fonctionnent. Il y a beaucoup d’artistes qui m’ont inspiré au fil des ans, et Alcest figure bien sûr parmi eux, car j’adore leur musique et je pense que Stéphane est un artiste incroyablement talentueux. Je le respecte énormément et je me sens très chanceuse d’avoir eu la chance de collaborer avec lui à plusieurs reprises. J’ai peu écouté leur projet ces dernières années, mais leur musique aura toujours une place spéciale dans mon cœur.

Quels sont tes groupes de black metal préférés et d’où viennent ces racines plus extrêmes, même si je sais que tu préfères peut-être Dead Can Dance et Alcest par exemple et que le black metal n’est plus aussi à la mode en Norvège, ton pays d’origine ? (sourires)
Le black metal sera toujours une partie spéciale de la scène metal, car j’ai trouvé qu’il contenait tellement de sentiments sur la nature, qu’aucun des autres styles ne semble avoir le même ressenti. La connexion avec la nature et la composante atmosphérique sont ce qui m’a attiré en premier lieu, avec des projets comme Bathory, Emperor, Drudkh (cependant, nous pourrions peut-être les appeler le premier projet blackgaze/groupe de proto-blackgaze), Ulver, Summoning, Enslaved, Immortal, et ainsi de suite… Je suis entré dans le black metal assez tard par rapport à beaucoup de mes amis, car j’ai commencé dans la scène rock, puis je suis allé vers des choses plus heavy au fil des années. Mes goûts musicaux sont un méli-mélo complet, allant du classique au hip hop, du metal à la pop, du rock aux bandes sonores de films ou de jeux vidéo, donc tout ce qui peut me faire sentir fonctionne. J’aime toujours beaucoup écouter du black metal, mais surtout de la vague originale.

Qui joue de la batterie sur Nova ? Neige comme autrefois ? Et plus généralement y a-t-il des invités spéciaux sur ton nouvel album peut-être ? Il semble que votre line-up soit majoritairement francophone ? : Dorian Mansiaux ; Florian Ehrenberg ; Maxime Mouquet… et quelques violoncellistes ou violonistes ici et là…
Comme indiqué dans le communiqué de presse, c’est en fait mon batteur live Dorian Mansiaux qui est à l’origine de la batterie sur ce nouvel album, car il est devenu très clair que son style s’accorderait parfaitement avec l’énergie des chansons de Nova. Je voulais travailler avec lui depuis un certain temps et cet album s’est avéré être l’occasion parfaite ! Ce fut un immense plaisir de partager le début du voyage d’enregistrement en studio avec lui et il a vraiment fait un travail formidable. De plus, j’avais Lambert Segura et Patrick Urban qui m’ont accompagné pour enregistrer quelques morceaux de violon et de violoncelle sur le morceau « Everything Must Come to An End ». Ils n’étaient pas en studio avec moi pour ça, mais j’ai écrit des partitions pour qu’ils suivent et ils l’ont enregistré dans leurs propres studios en Écosse et en Allemagne. Une telle production typée 2020 (Ndlr : covid–19 oblige), ha ha ! (rires) Comme je vis partiellement à Paris depuis plusieurs années, j’avais envie d’y réunir des musiciens en live, pour faire vivre mon projet solo sur scène. Dorian et Maxime sont français, tandis que Florian est allemand. Nous sommes tout à fait l’expression d’un groupe live en fin de compte !

Je sais que tu vis parfois en France et que tu as été « séquestré » (rires) au Drudenhaus Studio en France en 2020 près de Nantes au studio Neb Xort (ancien membre du groupe Anorexia Nervosa). Je sais aussi que tu aimes la langue française et la poésie française (comme le travail de Paul Verlaine et Baudelaire peut-être aussi). Alors pourrais-tu nous parler un peu en français et nous dire quelque chose à propos de Sylvaine et ce nouveau disque Nova avant de conclure cette interview, s’il-te-plaît ?
(Ndlr : tout en français) Salut ! Je suis Sylvaine et je vais sortir mon quatrième album Nova en mars. Un show a lieu spécialement à Paris le 4 mars 2022 pour la sortie de cet album. Alors n’hésitez pas à nous rejoindre pour une grande fête ce soir-là. Nous serons très heureux de vous voir ! Merci beaucoup pour votre attention et prenez bien soin de vous tous ! Et veuillez excuser mon français moit-moit, ah ah… (sourires)

Pour conclure : quels sont tes projets pour 2022 ? Des spectacles ? De nouveaux clips vidéo pour certaines chansons ? Enfin, accepterais-tu de te produire en live façon « unplugged » devant un public plus restreint tant pour des raisons sanitaires que pour avoir davantage d’intimité pour exprimer ta musique ?
Sortir donc ce quatrième album, et puis tourner ! Nous devons juste attendre et voir ce qui sera possible avec Covid en plein essor en ce moment (Ndlr : entretien réalisé en janvier 2022), mais nous sommes censés jouer partout en Europe et en Amérique du Nord en 2022. À part cela, j’aimerais faire une autre vidéo pour Nova. J’ai aussi quelques apparitions en tant qu’invité qui devraient également sortir plus tard dans l’année. Les concerts solos sont aussi quelque chose que je prévois de faire en 2022, donc jouer débranché dans un cadre plus intime fait déjà partie du plan !

CHRONIQUE ALBUM

SYLVAINE
Nova
Shoegaze/Black metal atmosphérique
Season of Mist

C’est par un chant gracieux que s’ouvre Nova, quatrième journal intime sonore de dame Kathrine Shepard. Accompagnée du batteur français Dorian C’est par un chant gracieux que s’ouvre Nova, quatrième journal intime sonore de dame Kathrine Shepard. Accompagnée du batteur français Dorian Mansiaux (et non de Neige (Alcest) comme sur Wistful), l’artiste norvégienne se met à nu dans tous les sens du terme (cf. artwork), Nova renvoyant ici à une sorte de « renouveau » personnel (adjectif féminin « nova » en latin) après la perte d’un être cher. Musicalement, peu d’évolution notable chez la petite fée du blackgaze par rapport à ses précédents essais. Sylvaine baigne toujours dans un délicat black metal/rock shoegaze éthéré, très proche d’Alcest (« Nowhere, Still Nowhere ») où l’on sent chez elle une émotion à fleur de peau avec la réelle volonté de s’imposer tout en douceur dans notre monde de brutes. Et rien que pour ça, Nova fait du bien en ces temps troublés… [Seigneur Fred]

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