DJIIN
Esprit, es-tu là ?

Fort d’un premier album studio (The Freak/2019), cette jeune formation unique de rock/metal stoner psychédélique semble avoir privilégié les concerts dès ses débuts (vue notamment en ouverture des excellents Mars Red Sky), publiant deux albums live consécutifs en 2016, puis 2017. Privé d’expression scénique durant un an et demi de disette, Djiin sort enfin son second enregistrement studio, Meandering Soul, prétexte à vite remonter sur les planches du côté de Nantes… [Entretien avec Allan Guyomard (batterie) et Chloé Panhaleux (chant, harpe) par Seigneur Fred – Photos : Maureen Piercy]

Vous êtes originaires de Nantes (ou bien Rennes ?). Comment ça va en cette rentrée automnale où peu à peu la culture reprend ses droits alors que cette pandémie peine à reculer ? Et comment ça se passe dans l’ouest notamment pour les concerts ? Avez-vous déjà commencé à rejouer à droite à gauche (par exemple au Ferrailleur où je crois Mars Red Sky par exemple et Klone se sont produits dernièrement à Nantes, et où vous vous êtes déjà produits par le passé) ?
Allan : Nous sommes originaires de Rennes, mais nous sommes basés à Nantes depuis deux ans maintenant. Dans l’ouest, c’est encore très calme (du moins de notre point de vue). Quelques concerts reprennent, des salles rouvrent, certains groupes repartent en tournée, mais finalement, tout ça se remet en place assez lentement. De notre côté, nous avons fait quelques concerts lors d’évènements et festivals privés cet été 2021, mais maintenant nous prenons notre temps d’ici la sortie de Meandering Soul. Et pour la suite, disons que nous préparons de chouettes choses mais que nous ne pouvons pas encore vous les dévoiler… (sourires)

Question classique mais peux-tu nous présenter ta formation si mystérieuse qu’est Djiin… ? (sourires)
Allan : Le groupe est né de ma rencontre avec Johan Godefroy (ancien guitariste et bassiste de Djiin). J’étais coincé à la gare de Rennes et il est apparu pour me demander une cigarette. J’ai vu qu’il avait une guitare sur son dos et nous avons donc parlé musique un moment jusqu’à ce qu’on décide d’aller s’installer en terrasse pour faire connaissance. Le projet est né ensuite assez rapidement après avoir joué ensemble deux ou trois fois. Nous avons fait appel à un de mes amis de lycée pour prendre la basse et quelques semaines plus tard nous avons rencontré Chloé dans un bar. Elle était assise avec des amies et, en entendant sa voix rauque et éraillée, je suis allé la voir pour lui demander si elle savait chanter. Le week-end suivant, elle nous a rejoint en répétition avec sa harpe. Tout ça s’est passé en l’espace de trois semaines et nous avons commencé les concerts quelques mois plus tard mais le projet ne s’est défini qu’une fois les membres réunis. Depuis, le line up a beaucoup évolué jusqu’à début 2020 où nous sommes arrivés à notre formation actuelle définitive mais, aujourd’hui encore, Djiin se définit de par les membres qui constituent le groupe.

Pourquoi le choix de ce nom « Djiin » pour le groupe, qui, me semble-t’il, signifie « esprit » mais plutôt dans le sens « mauvais esprit » dans l’ancienne mythologie mésopotamienne, et aussi à travers le Coran dans l’Islam ?
Allan : C’était une idée de Johan (ex-bassiste/guitariste) qui est très attaché à la culture Touareg, et à la musique Gnawa. Selon certaines croyances et traditions sémitiques, les « djinns » sont des esprits bienveillants, malveillants, ou neutres qui ont la faculté d’être invisibles, d’apparaître où ils veulent, et de prendre possession du corps des mortels… Ils ont aussi la particularité d’être attirés par la musique sous n’importe quelle forme. Cette idée de prendre possession des musiciens en transe sur scène et du public nous a beaucoup plu. C’est ce que l’on essaye de transmettre en concert.

S’il fallait définir votre musique justement, comment la décrirais-tu ? Du rock/metal stoner psyché ? Du flower power metal ? (rires)
Allan : Selon nous, la musique de Djiin : c’est du stoner rock psychédélique avec des influences rétro (rock prog’ 70’s, krautrock, doom et heavy période Black Sabbath), et d’autres plus modernes, le tout basé sur le métissage musical entre sonorités traditionnelles orientales et occidentales.

Étonnamment, votre premier album Live at F.O.G. fut un enregistrement live capté sur scène à Rennes au Festival de l’œil Glauque en 2017. Pourquoi avoir commencé par un disque live, et avoir sorti seulement après votre premier album studio The Freak en 2019 ? Les compos n’étaient pas prêtes ni enregistrées à l’époque en 2017/2018 ?
Chloé : Au début de Djiin, pendant au moins deux ans, notre démarche c’était vraiment de jouer live le plus possible, partout, tout le temps. j’avais 17 ans, et Allan 19 ! On débutait et n’y connaissait rien sur le milieu musical et son fonctionnement. On arrivait dans un lieu en demandant si on pouvait venir y jouer et en décrivant notre musique, parfois même sans rien avoir à faire écouter au programmateur à part quelques démos mal enregistrées dans mon garage. Mais ça marchait. Et on faisait ça partout. Les bars, les mairies, les festivals locaux, les petites salles, MJC, etc. On ne pensait pas du tout au studio. Nous, on voulait juste faire des concerts. Et puis un jour, sur un live, dans le cadre du Festival de l’Œil Glauque, à Rennes, on nous a proposé d’enregistrer en multipiste tout le concert et on s’est dit : “Ah oui, ce sera vraiment mieux que nos démos !”. On a donc sorti le Live at FOG. Voilà.

Ce second album studio Meandering Soul s’avère très varié, sinueux (comme son nom anglais l’indique) notamment au niveau des ambiances, que ce soit dans les parties instrumentales (guitares claires, saturées, soli psyché arabisants, etc.), ou à travers la voix relativement grave de Chloé Panhaleux, qui varie peut-être davantage son timbre vocal ici, oscillant entre murmures, chants, cris…
Allan : Sur Meandering Soul, nous avons tous voulu étendre les possibilités que nous offrent nos instruments ou la voix. C’est un album très dynamique, et plein de nuances. Chloé a donc voulu coller le plus possible aux différentes ambiances et au concept en modulant sa voix quand c’était nécessaire afin de servir l’histoire qu’elle raconte.

Avez-vous pris davantage votre temps pour soigner ces six nouvelles compositions du fait de l’absence de concerts depuis un an et demi dans l’Hexagone et à l’étranger ? Comment avez-vous travaillé dessus cette fois : toujours en jammant en répèt’, en improvisant, puis en fixant les derniers détails pour valider une nouvelle chanson, ou à distance par internet ?
Allan : Pour Meandering Soul, on voulait vraiment composer un album concept, avec une histoire, une narration, différents personnages, une évolution, et à l’inverse de The Freak où nous avions composé la musique au préalable, en jam, en reprenant des riffs en boucle, en collant les parties ensembles, et où la voix de Chloé et ses textes se sont rajoutés par la suite, sur Meandering Soul, Chloé a d’abord écrit les textes et toute l’histoire de l’album. Dans un deuxième temps, nous avons composé la musique en essayant d’illustrer au maximum le propos. Il y a plusieurs « leitmotiv », des transitions réfléchies, une ambiance choisie pour chaque morceau, un ordre et des arrangements dans le set qui correspondent bien aux événements racontés. La composition nous a pris du temps et nous sommes très heureux du résultat.

Il paraît que votre chanteuse et harpiste Chloé fait de la musique depuis l’âge de huit ans : alors info ou intox ?! (rires)
Allan : Nous avons tous commencé la musique très jeune. Chloé s’est mise à la harpe à huit ans en formation traditionnelle. Elle a essentiellement joué dans des ensembles celtiques jusqu’à son arrivée dans Djiin, au tout début du projet. Ça a d’ailleurs été très bénéfique pour elle car elle ne se retrouvait plus dans la musique traditionnelle, et avait envie de travailler sur des compositions originales et plus proches de ses goûts musicaux portés sur le rock des 70’s (à ce moment-là du moins).

Chloé justement : je trouve que ta voix oscille entre la voix grave de Janis Joplin, parfois, et celle hallucinée et énergique d’Agnete Mangnes Kirkevaag de l’excellent groupe norvégien de Metal atmophérique/progressif Madder Mortem. Qu’en penses-tu et travailles-tu spécialement ta voix, ou pas du tout pour arriver à ce résultat ou alors c’est inné chez toi ? (sourires)
Chloé : La comparaison me flatte merci,. J’ai en effet beaucoup été bercée par la voix de Janis, ou encore celle de Jim Morrison, ou Alison Mosshart (The Dead Weather/The Kills) mais globalement j’ai toujours eu une voix bizarre, c’est d’ailleurs comme ça qu’Allan m’a repéré à 17 ans dans un bar à Rennes comme il te l’expliquait, et m’a alors proposé de chanter ! (rires) A l’époque, je chantais un peu avec ma harpe mais très timidement, j’avais du mal à assumer ma voix si différente et si éloignée des chanteuses que je voulais imiter. Donc j’ai arrêté de vouloir les imiter, et en arrivant dans Djiin, j’ai surtout cherché à explorer ma voix, la tordre dans tous les sens pour pousser ses limites et me faire ressentir de nouvelles sensations vocales ! J’ai testé beaucoup de nouvelles choses dans cet album et je pousse le truc encore plus loin en ce moment pour le troisième qu’on commence déjà à composer, avec de nouvelles techniques très amusantes ! C’est principalement du ressenti plus que du travail, on jamme tous les quatre ensemble, et moi je pète des câbles derrière en cherchant de nouveaux sons, en me laissant partir en roue libre ! (rires)

Le fait que Chloé joue de la harpe en studio et aussi sur scène est assez original dans le rock et le métal. Par expérience, je sais que c’est pas toujours évident à sonoriser et entendre parmi les autres instruments d’un groupe de metal. Par exemple, dans Eluveitie, quand la chanteuse Fabienne Erni en joue un peu live, certes c’est une petite harpe qu’elle joue, mais c’est très difficile de l’entendre sur scène distinctement. Comment faites-vous en live pour bien sonoriser et amplifier la harpe parmi les autres instruments et le chant ? Rencontrez-vous parfois des difficultés techniques et pourquoi le choix de cet instrument dans la musique de Djiin ?
Allan : L’incorporation de la harpe s’est faite naturellement. Quand Chloé est rentrée dans le groupe en tant que chanteuse, elle nous a indiqué qu’elle était harpiste et on a voulu voir ce que ça donnait dans une formation rock, tout simplement. La harpe de Chloé est électrique. Il n’y a pas de caisse de résonance et l’instrument se branche sur un ampli. Aucun problème pour la sonoriser du coup. La harpe celtique électrique est constituée de cordes nylon avec micros piezzo ce qui lui donne un son proche de la guitare classique amplifiée lorsqu’elle est en son clair. Il y a certains moments où la harpe est enfouie dans un effet de fuzz ce qui lui donne un son proche d’une guitare saturée. Dans Djiin, c’est dans les passages plus clean, sans disto que la différence guitare/harpe s’entend le plus.

Quel(s) morceau(x) sur Meandering Soul vous a donné particulièrement plus de fil à retordre durant sa conception (composition, enregistrement en studio, mixage…) ?
Allan : Le final de “Wax Doll” a vraiment été le passage le plus compliqué à composer et à restituer. Il y a beaucoup de changements d’accords sur une courte durée, un placement rythmique de batterie qui répond à la mélodie jouée par la guitare, qui elle-même harmonise sur la ligne de basse. La harpe harmonise aussi sur les accords de guitare et techniquement, pour Chloé, c’est très compliqué à exécuter (la harpe n’est pas conçue pour des changements de tonalité en cours de morceau et Chloé doit donc se ré-accorder aux bonnes tonalités presque tous les deux accords).

La chanson « Warmth of Death » m’a quelque peu troublé quant à elle sur le nouvel album… Pouvez-vous en expliquer les paroles de ce titre paradoxal « La chaleur de la mort » (en français) car généralement, on assimile plutôt la froideur à la mort même s’il y a toujours un dernier souffle avant de partir… Quelle est l’idée ici au juste ?
Chloé : Le titre « Warmth of death » se déroule dans les bras d’une femme, allégorie de la mort/de la maladie si tu préfères, qui se veut rassurante et protectrice envers l’âme qu’elle maintient dans ses griffes. L’âme est donc retenue, et confortablement installée dans la chaleur des bras de la mort, un endroit où il peut être plus simple et plus confortable de s’abandonner plutôt que de se débattre pour sortir de la chaude étreinte et affronter la froideur du vide de sa propre solitude.

Allez-vous l’intention de tourner un nouveau vidéoclip extrait de Meandering Soul en forêt de Brocéliande entre Rennes et Vannes, comme vous l’aviez fait pour « Freaks » en 2018 ?
Allan : Nous avons déjà sorti, le 9 septembre dernier (2021) un premier clip sur le titre “Black Circus” qui ouvre justement le nouvel album Meandering Soul. Nous avons aussi fini le tournage des deux prochains clips (dont « The Void ») à paraître avant la fin de l’année 2021. D’autres vidéos sont prévues pour 2022. Le but est de mettre en image chaque morceau de l’album pour renforcer l’aspect conceptuel de l’album de ce projet et raconter ainsi de façon plus précise son histoire.

En concert, laissez-vous place à l’improvisation en général, ou bien en fait vous jouez vos compos comme sur album tout en faisant semblant de partir vers des horizons psychédéliques ?
Allan : Certaines parties, fixées sur l’album, sont en fait des plages d’impro’ qu’on se permet d’explorer en concert. Les longueurs de ces parties, et la façon dont la musique évolue à ce moment-là, ne sont définies que sur le disque. En live, tout dépend de notre ressenti sur le moment mais il est certain qu’il y aura forcément de l’improvisation sur ces espaces de liberté qu’on se réserve justement pour ne pas nous lasser de nos propres morceaux, et pour ne pas lasser notre public non plus.

Je présume que vous êtes tous excités au sein de Djiin à l’idée de partir donc présenter sur scène ce second album (studio) Meandering Soul. Que voulez-vous ajouter pour nos lecteurs à son sujet et quels sont les projets de Djiin pour 2022 ? Des festivals de prévus peut-être déjà ? (à moins que vous ne projetiez pas trop de choses et restiez prudents ?!)
Allan : Nous vous souhaitons à tous de prendre du plaisir à découvrir cet album dont nous sommes fiers et sur lequel nous avons dépensé énormément de temps et d’énergie. L’album est déjà disponible en précommande sur le merch de notre bandcamp en format CD digipack + livret et en format vinyle (limited band edition) + livret. Pour la suite, suivez-nous sur les réseaux et nous vous dévoilerons prochainement ce à quoi vous devez vous attendre pour cette fin d’année 2021 et début 2022. 

CHRONIQUE ALBUM

DJIIN
Meandering Soul
Rock stoner psychédélique
Klonosphere


Peu de formations sortent d’abord un album studio, puis deux disques live consécutifs. Djiin s’en moque. C’est cette liberté qui caractérise justement la démarche artistique de Djiin, et que l’on aime. Fondé à Rennes en 2015, ce jeune quatuor, désormais nantais, fusionne diverses influences rock (stoner, prog’, psyché, orientales) héritées des sixties et seventies (The Doors, etc.) avec la voix grave de sa harpiste Chloé. Celle-ci emmène l’auditeur dans un voyage tourmenté, sinueux, proche de la transe, sur cette seconde galette studio mature et vraiment pro. Évoquant indéniablement la défunte Janis Joplin du club des 27, mais aussi la voix hallucinée et énergique de la Norvégienne belle et bien vivante, elle, Agnete Kirkevaag (Madder Mortem), la jeune chanteuse française détonne dans le paysage rock/metal stoner actuel, possédant déjà sa propre personnalité. Mais le mieux est d’aller voir Djiin sur scène du côté de Nantes pour vivre une expérience live unique… [Seigneur Fred]

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