Une fois de plus, nous avons rencontré le fantastique duo de musique chamanique NYTT LAND par internet (la Sibérie étant bien trop éloignée de la France et de l’Europe au vu de la cherté actuelle des carburants), sauf que cette fois-ci, Natasha Pakhalenko dormait déjà. Seul Anatoly Pakhalenko a donc répondu à nos questions tard dans la nuit (décalage horaire oblige). Membre pour moitié du groupe, notre invité est en charge du chant masculin diphonique, de la talharpa, des flûtes, des percussions et de la guimbarde. Paru en février 2026, Aba Khan est le 10ème album studio @NYTTLAND . Il nous explique ici les paroles et la démarche conceptuelle de ce nouvel opus, plus organique et live, moins spirituel que leur précédent album, Songs of The Shaman, pour lequel nous avions déjà interviewé le duo russe en 2024. On évoque également l’ours sacré évoqué à travers le titre Aba Khan, à ne pas confondre avec la bière (homonyme en anglais de « Bear », l’ours) dans ce froid sibérien (-30 degrés !!) (rires !). Quoi qu’il en soit, nous remercions chaleureusement Anatoly pour sa disponibilité et sa gentillesse de nous avoir parlé de sa culture et de préserver ses racines folkloriques sibériennes depuis 2013 ! [Entretien réalisé par Zoom avec Anatoly Pakhalenko (percussions, instruments traditionnels, chant diphonique, effets électroniques) par Seigneur Fred – Photos : DR]
->> Single « Taiga » par NYTT LAND, extrait de l’album Aba Khan (Prophecy Productions)
Fidèles lectrices et lecteurs, vous connaissez à n’en pas douter ce prolifique et généreux duo russe originaire de Sibérie qu’est Nytt Land, avec pas moins de six albums depuis 2018 ! Et nous aussi, fidèle à eux depuis leur passage remarqué au Festival Motocultor 2019, et une interview avec eux sur Metal Obs TV pour la sortie de Songs Of The Shaman en en 2025, nous nous penchons presque religieusement, ou plutôt « rituellement », une dixième fois sur leur art traditionnel agrémenté de quelques artifices électroniques qui nous emmène loin des guitares saturées avec aujourd’hui Aba Khan (= »le sang de l’ours » en russe)…
Loin ? Vraiment ? Si Nytt Land n’exerce pas dans le metal, même folk metal, le couple Pakalenko, Natalia (Chacha) et Anatoly, à la ville comme à la scène, fait indubitablement partie de la « famille », de notre tribu, par sa présence dans les concerts et festival dédiés, sa maison de disques (Prophecy Productions), … et surtout par l’adoubement des métalleux envers ce renouveau de folk music ! Mais encore ? Malgré l’absence de bases rythmiques metal, de blasts déflagratoires, de chant encolérés , nous avons quelque chose qui ressemble à une pierre noire dans le cœur de la musique de Nytt Land. On se rapproche de l’esprit d’un certain black metal pagan et atmosphérique, du shoegaze, dans l’aspect inquiétant et éthéré du fond musical, par la profondeur insondable des synthés, l’extrême ambivalence des vocaux installant à la fois paix et anxiété. Une altière grandeur musicale, écrasante et hypnotique, qui pourrait faire penser par l’esprit païen et spatial à la production la plus éthérée d’un Blut Aus Nord…
Mais revenons à nos amis de Kalatchinsk et rendons-nous une nouvelle fois en Sibérie avance avec des forces de plus en plus abouties, patiemment rassemblées dans l’air et la terre de leur infini paysage. Des synthés spatiaux, à la fois en pesanteur, et en apesanteur (« Totem », « Aba Khan », un peu partout en fait…), comme un son primordial, ou un ensemble de sonorités parfois proches de cris d’animaux. Anatoly Pakalenko nous a expliqués qu’Aba Khan fait référence au sang sacré de l’ours, imposant animal au sommet de la chaîne alimentaire et vénéré telle une divinité animale sacrée. Des vocaux diphoniques omniprésents, allant des susurrements de sorcières interprétés par Natasha (« Aba Khan »), aux déclamations hypnotiques (« Mansi »), parfois plaintives (« Taïga »), caressantes (« The Oath »), folk rituel aérien (« Totem »), chants désincarnés notamment d’Anatoly (« Mansi » encore), polyphonies slaves ou tribales, a capela déclamatoire (« Tygir Tayli »), etc. Le travail vocal est incroyable mais légèrement moins mis en exergue par rapport au précédent ouvrage, laissant la musique et tout particulièrement les instruments traditionnels s’exprimer davantage, avec plus de diversité. Toujours à propos des parties vocales, celles-ci sonnent parfois tellement proches de l’animal, comme les oiseaux, que l’on en est perdu dans cette nature de taïga…
Enfin, l’étude des différents instruments utilisés mériterait un chapitre dédié avec toutes les nuances de flutes animées par le flow chamanique, une sorte de violon Hardanger, les multiples percussions venant structurer magnifiquement tous les morceaux ! Les flutes sur l’album Aba Khan paraissent en liberté totale, insaisissables et pourvoyeuses d’un panel d’émotions énormes ! Un mot sur la pochette : après la gravure sur bois, il y a ici comme la volonté de poursuivre un travail « artisanal » en prolongement de l’oeuvre artistique chez Nyll Land, avec une superbe peinture rouge sur cuir décliné sur différents supports physiques pour les collectionneurs. Après tout cela, une question survient : comment pourrait-on situer Nytt Land par rapport à Heilung ou Wardruna par exemple ? Votre humble serviteur souhaiterait souligner un côté plus intimiste dans la musique des Pakalenko, moins « produit » peut-être, organique, plus ancré profondément dans un environnement de vie que l’on imagine infini, mystérieux. C’est ce que suggère en tout cas ce son insondable, ce rituel hypnotique semblant raisonner dans le lointain. Une musique moins « spectaculaire », peut-être, que les groupes pré-cités (que nous apprécions par ailleurs). Une intimité de vie, une immersion, Aba Khan constitue donc une dixième expérience riche à tous niveaux, sollicitant tous nos sens. Nous ne sommes pas étonnés d’entendre des cris d’animaux passer dans la musique. Pour prolonger cette expérience, écoutez le folk ambient de Nytt Land en visionnant par exemple le film documentaire de Vincent Munier Le Chant des Forêts pour ressentir cet état et faire une pause bienvenue dans ce monde de brutes où tout va très vite, trop vite. Vous en ressortirez alorsreposé, zen.
Même si, comme sur les précédentes réalisations de Nytt Land, Aba Khan et son harmonie forment un tout, nous noterons cette fois une plus grande variété des ambiances entre les morceaux, un travail de plus en plus précis et poussé sur les instruments et les vocaux, tout cela justifiant un excellent 4/5 pour notre traditionnelle notation à METAL OBS… [Shaman Morbidou]

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