ARCHVILE KING : Seul parmi les morts

Repéré avec son premier EP autoproduit Vile (faisant l’objet d’une actuelle réédition sous forme d’un split EP avec Simulacre), cet obscur one man band nantais s’affranchit peu à peu de ses influences thrash primaires pour proposer un black metal accrocheur et virulent sur son premier long effort enregistré à la maison, tout simplement. Nous avons dérangé son unique membre pour percer le mystère de son concept album qui s’apprécie tout autant qu’un bon roman d’héroic-fantasy… [Entretien avec Baurus, chant/multi-instrumentiste, par Seigneur Fred – Photo : DR]

Question classique mais il faut bien faire connaissance (sourires) : comment est né Archvile King dont on ne sait pas grand-chose finalement… ? S’agit-il d’un obscur one man band originaire de Nantes, me semble-t’il ?
J’ai toujours eu envie de fonder un projet de métal extrême, parce que c’est ce qui m’a toujours animé. Le black metal, notamment, a toujours été pour moi ce genre un peu mystique où tout le monde se permet d’innover, où les codes sont des notions rapidement bafouées, contournées, mouvantes. J’ai donc décidé de me lancer à bras ouverts, sans me préoccuper des petites erreurs, du mixage approximatif, de ma technique chancelante. Tout ce que je voulais, c’est sortir quelque chose que les gens puissent écouter, quelque chose de vrai, d’organique, d’imparfait, et tout ce que ça implique. En 2020 j’ai donc produit mon premier EP très thrash et un peu black, que j’ai auto-produit et distribué, puis en 2021 j’ai composé mon premier album longue durée très black et un peu thrash, que j’ai confié au label Les Acteurs de l’Ombre Productions (LADLO) !

Mais Archvile King est-il un projet solo ou groupe uniquement de studio, comme Darkthrone l’est sur la scène black metal depuis de nombreuses années (à part qqs concerts donnés à leurs débuts et un fameux concert au Wacken Open Air en 2006 avec Nocturno Culto), ou bien vous êtes-vous déjà produits live malgré les conditions sanitaires et culturelles actuelles ou avez-vous déjà des projets dans ce sens ?
Je ne me suis jamais produit en live encore, notamment parce que oui, c’est un one-man-band. J’ai tout de même cette envie de faire de la scène, qui va elle aussi avoir besoin de temps pour mûrir, pour se concrétiser, et pour être exécutée avec le plus d’attention possible ! Il arrivera un jour où vous verrez Archvile King en live, sans aucun doute !

Pourquoi avoir choisi la langue de Molière pour exprimer ton black metal belliqueux mais mélodique qui pourrait mieux s’exporter en dehors de nos frontières si le chant était en anglais comme le font certains groupes de black metal français dorénavant ?
C’est vrai que les lyrics anglais sont plus faciles à exporter, et j’ai longuement débattu avec moi-même pour prendre une décision entre l’anglais et le français. Mais quand j’y ai réfléchi, je me suis dit que j’écoutais très souvent des chansons dans des langues que je maîtrisais pas du tout, comme du finnois, du norvégien, ou du polonais, et que j’allais lire les paroles plus tard pour les comprendre. Certainement que beaucoup de gens font exactement pareil que moi ! Alors, quitte à écrire de belles chansons, autant les écrire dans ma langue maternelle, pour me permettre d’être en pleine possession des champs lexicaux et des tournures de phrases ! Et le français est une langue vraiment jolie quand il s’agit de poésie ou de paroles, je trouve, et notamment dans le contexte du black metal, non ? (sourires)

La musique d’Archvile King est devenue plus black que thrash désormais par rapport au premier EP Vile. À La Ruine renvoie à la période thrash de Bathory à ses débuts, mais en plus mélodieux. Comment expliques-tu cette évolution musicale plus sombre et black ?
Je suis très content que tu cites Bathory ici parce que l’album de 1984 m’a énormément influencé, que ce soit musicalement ou dans ma démarche de production. Cet instinct de « faut se lancer, peu importe ce que ça donne » a été motivé par Bathory et son histoire, notamment. Je crois que l’évolution de ma musique a suivi en parallèle l’évolution de mes goûts. J’écoutais beaucoup de thrash avant, puis peu à peu, du black metal (que je ne connaissais finalement pas énormément avant ces dernières années). Je suis tombé amoureux des démarches artistiques, du mythos et de l’atmosphère qui se dégage de tous les projets que j’ai pu effleurer, des mélodies enivrantes, du chant à glacer le sang, des rythmes enragés, bref, le black metal m’a clairement foutu sur le cul quand je m’y suis penché avec plus d’attention. J’ai donc voulu approfondir ce que je connaissais du genre en m’y engouffrant moi-même la tête la première, et ça a donné À La Ruine !

Mais s’agit-il d’une évolution musicale consciente et voulue, ou bien fortuite liée à des influences plus black et sombres renforcées durant ces deux dernières années peut-être à cause du contexte sanitaire et l’humeur noire qui peut en découler dans notre société malade et plus individualiste que jamais ? (isolement, fracture sociale, etc.)
L’évolution musicale était clairement voulue de ma part, et je pense en être le seul responsable. L’EP est né de cette volonté de me lancer dans un projet solo et d’apprendre et de pouvoir balbutier, et l’album concrétise d’avantage ce que je cherchais à accomplir. Et ce n’est pas fini, j’ai encore des choses à produire, musicalement, que je n’ai pas pu faire dans À La Ruine ! Le contexte sanitaire n’a en vérité pas beaucoup changé ma façon de voir les choses, ou mes habitudes. Je suis quelqu’un de relativement positif, j’aime raconter des histoires, j’aime créer, et Archvile King était pour moi une façon de produire quelque chose à partir de tout ça, de tout ce que j’aimais.

Sur ce premier album À La Ruine, j’ai souvent rencontré la même énergie ou même rage démoniaque qu’un certain Necrowretch, autre groupe français mais méridional celui-ci, évoluant lui dans le death/black metal putride, certes, mais il y a cette même sauvagerie commune bien qu’un grand soin soit apporté à travers quelques passages acoustiques et des jolis leads de guitares. Qu’en penses-tu et te sens-tu proche d’un groupe comme Necrowretch à ses débuts surtout (car dernièrement, leur son a évolué, devant plus mélodieux) ?
Je ne peux pas dire que je connaisse bien Necrowretch (encore !) mais j’ai pu écouter quelques titres et il y a une sauvagerie qui s’en dégage qui est enivrante et que j’aime beaucoup. Je ne sais pas si je peux prétendre à une atmosphère aussi brutale et acharnée que celle qui se dégage de leur son, mais j’ai beaucoup de respect pour ce qu’ils font, et j’apprécie beaucoup !

Sur l’artwork de ce premier LP À La Ruine, est représenté un roi ou genre de moine guerrier à la tête d’une armée. Qui en est l’auteur et quelle est l’idée de cette représentation en lien, je présume, avec le titre À La Ruine et peut-être la chanson « Dans la Forteresse du Roi des Vers » ? Ce roi semble être le roi de l’armée des morts de J.R.R. Tolkien représenté dans le Seigneur des Anneaux/Le Retour du Roi adapté par Peter Jackson au ciné (et dont la nouvelle série TV arrive bientôt sur internet !) Après, ce n’est peut-être que le fruit de mon imagination…(sourires)
Tous les artworks contenus dans l’album À La Ruine ont été réalisés par Patrick Loveland, un écrivain et peintre très talentueux, sur lequel je suis tombé par hasard au détour d’un post Twitter. J’avais déjà écrit l’intégralité de l’album à ce moment-là, et ses peintures ont fait écho immédiatement avec ce que j’avais imaginé, avec la trame scénaristique de mes chansons. La peinture représente le Roi des Vers, à l’époque de ses conquêtes, menant son armée de morts vivants vers la victoire. L’arrière de l’album, lui, représente des ruines dans un paysage désolé, qui sont tout ce qui reste de sa gloire passée, son regret, son humeur acariâtre, sa solitude. Le Roi des Vers est un personnage que j’aime beaucoup écrire, à la personnalité complexe, et à l’histoire que je me suis amusé à étendre dans l’album ! En fait, mon imaginaire a toujours été bercé par la fantasy (et en particulier la dark fantasy !) et c’est très probable qu’il y ait un petit peu de Sauron ou du Roi-Sorcier d’Angmar dans cette représentation du Roi des Vers… Peut-être est-il aussi le fruit d’inspirations telles que Mannimarco du jeu vidéo Oblivion, ou bien Nito du jeu Dark Souls !

À La Ruine est-il pour autant un album conceptuel car son intro (avec sa narration féminine), sa pochette (artwork), et toutes ses paroles semblent se rattacher à un univers imaginaire à la fois sombre et belliqueux, avec un roi à la tête d’une armée des morts… ?
Oui, c’est totalement un album conceptuel. J’adore les nouvelles, les contes, et les aventures, et c’était un petit rêve que de pouvoir produire un album qui suivait une trame scénaristique, ou au moins dans le cas d’À La Ruine ici, de brosser le tableau d’un univers vraisemblable, avec son histoire, ses personnages, ses guerres. Les chansons sont toutes rattachées au même univers, et j’espère qu’elles donneront envie aux gens de s’y plonger la tête la première ! L’album parle d’un royaume autrefois fantastique qui est désormais un lieu infâme (pas loin du Mordor, en fait) et, navré, où ne fleurissent que ruines, mort, et maladie… La seule structure encore solide est « la forteresse du Roi des Vers »…

Le riff d’intro de la quatrième chanson « Atroce » m’a beaucoup rappelé celui de « Freezing Moon » de Mayhem, qui, comme sur ton titre « Atroce », accélère par la suite. Mayhem est-il une influence pour toi dans Archvile King ?
Dans À La Ruine, il y a beaucoup d’influences diverses de groupes qui m’animent. Je ne vais pas avoir la prétention de réinventer quoi que ce soit, car tout a été composé à partir de choses que j’adore ! Des influences telles que Mayhem, certes, mais aussi Nattefrost, Dark Funeral, Bathory, même des choses plus éclectiques comme Kvelertak ou même Amon Amarth ! Tous ces groupes ont posé des empreintes dans ma tête, plus ou moins profondes, qui ensuite sont restituées à travers ma musique. Et un titre comme « Freezing Moon » est un morceau incroyable, il faut bien l’avouer !

Que penses-tu de la scène black metal française de nos jours qui évolue beaucoup (même si l’on a tjs eu quelques formations de renom : Blut Aus Nord, Belenos, Deathspell Omega, Anorexia Nervosa, Alcest, Peste Noire…), notamment grâce au soutien de votre label LADLO, et de son rayonnement à travers l’Europe face à divers pays qui jusqu’alors étaient spécialistes du genre (Norvège, Suède, Grande-Bretagne, Pologne…) ?
Je pense que la scène black metal française a cette qualité d’offrir des groupes qui ont des influences marquées et diverses, et qui apportent quelque chose de vraiment neuf dans le genre. Des sons qui le font évoluer, qui le transforment, et qui brisent ses codes, ce qui est très important pour sa pérennité. Je pense que c’est pour ça aussi que le BM français a pris énormément d’importance à l’étranger ces dernières années, parce qu’il possède cette force, cette fraîcheur, qui est attrayante pour des cercles musicaux étrangers.

Quelques mots s’il-te-plaît à présent sur le split LP qui paraît dans le même temps (en mars 2022) avec Simulacre sur le même label LADLO ? Chacun des deux artistes y joue quatre morceaux de son propre répertoire, mais personne ne reprend de morceaux de l’autre, pourquoi ?
Ma moitié du split est en réalité une réédition de mon EP que j’avais auto-produit en 2020. Simulacre et moi n’avons eu que très peu de contact avant ça, et l’initiative a été lancée par LADLO ! J’ai été tout de suite emballé par la perspective de partager un split avec des gars aussi talentueux, et ai accepté. Je pense que le split sera très hétéroclite, et très intéressant !

Ah oui, j’aimerai en savoir plus sur le morceau justement « Gwyneth Paltrow is a Lich » qui figurait sur votre premier EP auto-produit Vile en 2020 et que l’on retrouve justement sur ce split LP avec Simulacre. Pourquoi son choix dans le track-listing du EP ? D’ailleurs je n’ai pas réussi à trouver la signification en anglais de « Lich » . De quoi parle cette chanson ? Es-tu fan de l’actrice américaine vue notamment dans la saga Iron Man et Avengers au cinéma ? (rires)
« Lich » est la traduction directe de « liche » qui est l’équivalent d’un nécromancien, ou d’un mage mort-vivant ! Cette piste est un petit missile envoyé directement à la face de l’actrice et maintenant entrepreneuse qui a ouvert une ligne de produits axés pseudo-sciences élitistes surfacturés, à la limité de l’arnaque caractérisée. J’ai voulu la comparer à un mort-vivant qui se sert de l’essence vitale de voyageurs et d’aventuriers pour rallonger sa vie et, par extension, se faire du pognon facile. C’est une piste un peu légère, une chanson un peu rigolote, et je trouvais très drôle d’attaquer très gratuitement une star aussi proéminente de Hollywood, alors que je suis qu’un petit artiste nantais quasi insignifiant ! (sourires)

Enfin, quels sont les projets d’Archvile King pour cette année ?
Je suis déjà en train d’écrire l’ébauche de mon prochain album, dont je ne vais pas parler encore ici, mais sur lequel j’ai très très hâte de travailler… Je vais aussi faire mon maximum pour pouvoir faire en sorte de me produire en live, sur scène, avec des musiciens talentueux, et pouvoir offrir aux spectateur des concerts bien animés, bien vivants, qui je l’espère vont les ravir !

CHRONIQUE ALBUM

ARCHVILE KING
À La Ruine
Black/thrash metal
Les Acteurs de l’Ombre Productions

Dans le même temps qu’un split EP avec le groupe Simulacre sort chez LADLO reprenant l’intégralité du EP Vile paru il y a deux ans, nous découvrons ce premier album d’Archvile King, obscur one man band français basé dans le château de Nantes, ou plutôt dans ses oubliettes, dirons-nous, tant cette histoire d’un roi des morts respire la putréfaction et la damnation… Si Vile sonnait clairement rétro-thrash, À La Ruine puise toujours ses racines dans un vieux black/thrash à la old Bathory période The Return, tout en prêtant une plus grande attention à la mélodie et aux superbes et sobres arrangements à la guitare acoustique (« Celui quoi vouvoie le soleil », « À La Ruine »), sans en abuser, pour ainsi mieux conduire l’auditeur dans son froid univers dark fantasy (« Chroniques du royaume avili »). Clairement, on ressent les vieilles influences scandinaves de son unique interprète et auteur/compositeur Baurus (« Atroce » et son riff à la « Freezing Moon » de Mayhem, ou l’approche musicale générale à la Bathory), mais avec déjà sa propre personnalité. Particulièrement immersif, notamment par ses narrations (« Chroniques du royaume avili ») et screams en français appliqués (l’excellent morceau « L’Artisan »), À La Ruine ne peut donc qu’appeler à une suite lyrique et musicale tout aussi captivante de la part d’Archvile King. [Seigneur Fred]

Publicité

Publicité