Que peut-on espérer de la part d’anciens membres de BEHEMOTH, VADER, et KATATONIA (entre autres !) pour un premier enregistrement au long format ? Eh bien tout bonnement Deuterium, un superbe premier album studio signé BLINDEAD 23 (ex-BLINDEAD) qui succède à l’EP déjà prometteur Vanishing paru en 2024 (Mystic Production) ! Mais en fin de compte, ce nouveau super groupe baptisé BLINDEAD 23 n’est pas vraiment un nouveau venu sur la scène post metal européenne (polonaise pour être exact). En effet, ayant su évoluer avec le temps, BLINDEAD exista durant une vingtaine d’années auparavant (2003-2022) sous ce nom plus court avant de splitter en 2022, restant plusieurs années plus ou moins actif, son leader et fondateur Havoc (Mateusz Śmierzchalski dans le civil, ex-BEHEMOTH, ex-BLINDEAD donc) étant souvent sur les routes, employé comme roadie pour des noms prestigieux tels que DIMMU BORGIR, THERION, ELUVEITIE, SOLSTAFIR, EMPEROR, et bien d’autres, avant d’être victime d’épuisement. Dans le reste de l’équipe de BLINDEAD 23, on retrouve pas moins qu’un batteur polonais chevronné, Paweł Jaroszewicz (ex-VADER, ex-LOST SOUL, ex-CHRIST AGONY (live)…), le talentueux chanteur Patryk Zwoliński (ex-BLINDEAD lui aussi, ex-WOLVERINE), et un certain Roger Öjersson, (ex-guitariste de KATATONIA de 2016 à 2024, et aussi TIAMAT (live), PAIN OF SALVATION (live)…). Alors plutôt pas mal le pédigré de chacun des membres constituant ce super combo, non ? [Entretien vidéo réalisé par Zoom avec Mateusz « Havoc » Smierzchalski (guitare) et Patrik Zwoliński (chant) par Seigneur Fred – Photos : DR]
La biographie plante déjà le décor avec l’énorme CV au total de ses membres. BLINDEAD 23 est même déjà défini par son label Peaceville Records (MY DYING BRIDE, DARKTHRONE, KATATONIA…) comme « le nouveau leader du metal progressif polonais », rien que ça !! Mais bon, nous, on se méfie, surtout venant du fameux label anglais ! Car souvenez-vous en 1994 de l’étiquetage involontairement célèbre « Norsk Arisk Black Metal » (« Black metal aryen norvégien » en français) des deux premiers pressages de l’album culte Transilvanian Hunger de DARKTHRONE.. Bref, pour nos amis suédois-polonais de BLINDEAD 23, heureusement, pas de dérapage ni faux-pas. Musicalement, il conviendrait même de parler ici de « metal extrême progressif » afin d’être plus exact… Voilà, le tableau est posé maintenant sur le papier. Enfin, non pas le tableau périodique des éléments, bien que le deuterium corresponde à l’isotope de l’hydrogène lourd en chimie, mais plutôt le cadre musical. Alors, qu’en est-il réellement à l’écoute de ce mystérieux Deuterium comprenant sept morceaux relativement longs (6 à 7 minutes de moyenne) ?
Si l’immersion n’est pas évidente et requiert une certaine patience au départ, on peut très bien prendre les choses une par une à part entière, ou bien plonger d’entrée dans l’album par le morceau d’introduction parfaitement pensé : « Immersion I ». Un fondu sonore progressive tapisse l’atmosphère plutôt triste et urbaine, avant de prendre paradoxalement son envol sur un riff bien heavy et une rythmique plombée mais entraînante, vite rattrapée par de puissants growls assurés par le sympathique Patryk Zwoliński, vite, complétés sur le refrain par un magnifique chant clair masculin à tomber par terre. Celui-ci est signé du guitariste géant suédois, Roger Öjersson dont la voix quelque peu nasillarde n’est pas sans rappeler celle du chanteur Chris Martin de COLDPLAY, c’est vous dire le niveau ici ! Un superbe premier morceau et single très convaincant, avec parfois un autre chant clair, de Patryk celui-ci, sous forme de phrasé. Comment ne pas être pris par cette emphase lyrique. Cela commence donc fort. Et en tout logique, succède « Immersion 2 », un morceau encore plus contrasté où le quatuor international prend le temps de développer son art durant 11’09, nous faisant par toutes les montagnes russes des émotions. De la colère, de la tendresse, de la mélancolie. Diverses influences prédominent ici, passant du heavy/death metal progressif au sludge metal, voire le djent par moment, tout cela dans un spleen charmeur. Superbe solo de guitare sur la fin.
Plus concis, la chanson « Wither » se veut plus aérienne et légère, mais véhicule une mélancolie qui n’est pas rappelé le meilleur du gothic metal progressif de KATATONIA, époque Viva Emptiness, avec son chant clair, ses arpèges, et ce piano subtil, sur une rythmique entre pop et jazz. Comment ne pas penser également, et surtout finalement ici, à OPETH et son disque Damnation paru en 2023 ? Survient un morceau maousse costaud : « Worst Laid Plans » aux textures multiples. Composition à tiroirs comme on aime à le faire dans le metal progressif, on passe d’un dark/death metal foncièrement heavy à des passages post metal plus nuancés et accessibles, surtout grâce à ce chant clair parfaitement intégré malgré le rythme soutenu et les nombreux breaks. Quand les grows se font entendre, la batterie pilonne de plus belle, et son batteur Paweł Jaroszewicz démontre tout son talent. Mais le génie revient essentiellement à son guitariste Havoc qui délivre là de belles performances, la musique ayant aidé l’ex-roadie à remonter la pente après son burn-out (voir notre interview en vidéo).
Avec un préambule proche d’un DELUGE ou THE OCEAN, la chanson-titre « Deuterium » nous entraîne tout en progression dans l’univers émotionnel et lyrique de BLINDEAD 23 avec un riff assez simple, tout en grâce. Mais d’un léger courant marin, la tempête surgit et nous cueille totalement pour nous plonger dans les méandres d’un sludge metal progressif classieux. Les arrangements sont intelligents et jamais si évidents, et là encore, le travail vocal mérite le respect, jamais trop envahissant même si pour certains, les growls les gêneront à l’écoute, mais justement, c’est tout ce contraste et cette diversité musicale qui fait que l’on ne sait jamais où BLINDEAD 23 va nous entraîner. Pourtant, tels des marins aveugles devant un océan déchaîné, on se laisse prendre au jeu pour savoir quelle sera la suite : une prochaine déferlante au cœur de la tempête ou bien une accalmie vers le paradis ? « Deuterium » est à l’image de tout l’album et représente magnifiquement cet ascenseur émotionnel auquel nous avons droit ici.
Enfin, les deux derniers morceaux « Towards The Dark », plus expérimental avec ces effets de claviers et de guitares, ravira les fans d’OPETH mais aussi CULT OF LUNA ou LEPROUS, avec toujours ce superbe chant clair. Les parties de guitares s’avèrent toujours plus subtiles, et Havoc et Roger Öjersson étonnent par leur doigté remarquable, alors que plusieurs accentuations bien heavy donnent du relief à la chanson d’une durée de près de 7 minutes. Mais tout n’est pas si sombre, car il y a toujours une lumière au fond du tunnel en fin de compte. « You Are The Universe » conclut avec maestria Deuterium. On y découvre un chant clair différent, et divers riffs destructurés dans une dissonance évoquant une perte de repères, avant une mélodie finale au piano de laquelle on ressort métamorphosée dans un climax musical.
Pour parachever le tout, si l’on vous dit que ce chef d’œuvre qu’accouche là BLINDEAD 23 a été enregistré et produit par un certain David Castillo (OPETH, KATATONIA, LEPROUS, CARCASS…) au Studio Gröndahl à Stockholm au printemps 2023 et mixé et masterisé par un ami de longue date du groupe, Kuba Mańkowski, pour un résultat sonore à la fois puissant et subtil, organique et tout en nuances, il ne reste pas grand-chose pour ne pas résister à l’une des belles surprises de ce printemps, figurant d’ailleurs dans le TOP ALBUMS de METAL OBS en avril 2026. Reste à voir en live ce que ça donne, mais vu l’expérience tant studio que scénique de ses membres, aucun doute que BLINDEAD 23 devrait arriver à nous convaincre en concerts. Mais encore faut-il qu’ils passent nous voir dans l’Hexagone si un promoteur pas trop frileux veut les faire jouer en première partie, par exemple de KATATONIA ou OPETH ? [Seigneur Fred]
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