Véritable petit phénomène scandinave montant, Kalandra nous a tout simplement subjugués lors d’un concert en plein jour au festival Motocultor l’été dernier (voir notre live report du Motocultor ici du samedi 17/08/2024). Si pourtant, il n’y a rien de metal dans leur musique ni aucun instrument folklorique, leurs mélodies pop/folk/rock atmosphérique nous ont charmées. Et si un certain Einar Selvik les a adoubés en les signant sur son propre label By Norse Music (partagé avec Ivar Bjornson (Enslaved)), ce n’est certainement pas dû au hasard, mais à leur talent, même si derrière tout ça, il y a aussi une part de business. [Entretien avec Katrine Stenbekk (chant), Jogeir Daae Mæland (guitare), et Florian Döderlein Winter (guitare) par Seigneur Fred – Photos : DR]


Tout d’abord, on vous a véritablement découvert en live en août dernier (2024) au Motocultor Festival en France (Bretagne), et ce fut un pur moment d’émotion et de musique. Nous avons adoré ! Et en plein jour, en plein air, ce n’est jamais facile de jouer. Félicitations ! Quel souvenir gardez-vous de ce concert français qui était probablement votre plus gros concert en France avec le Hellfest Festival l’année dernière (2023), bien sûr ?
Katrine : Le fait qu’il y ait eu autant de monde présent pour nous voir était surprenant, en effet. Et aussi le festival en lui-même où il était vraiment organisé. Les gens derrière les scènes étaient géniaux. Après, je suppose que ce qui nous surprend toujours, c’est qu’avec notre musique diversifiée, nous nous inscrivons dans les festivals de metal, et les spectateurs semblent également apprécier de nous avoir là.
Jogeir : Je suis également ravi d’entendre que vous avez trouvé notre concert au Motocultor inspirant cet été. Comme tu le dis, cela peut être un défi de jouer en plein jour lors d’un concert en plein air. On ne peut pas vraiment se « cacher » derrière un grand spectacle de lumière. On peut donc se sentir un peu plus vulnérable en jouant. Mais nous avons dû faire quelque chose de bien, je présume, alors si ça t’a plu et qu’il y avait autant de monde durant notre set ! (sourires)
Florian : J’ai eu beaucoup de bons moments à Motocultor mais ce qui m’a marqué, c’est la séance de dédicaces. C’est la première fois qu’on le fait de manière aussi « officielle ». C’était vraiment sympa de rencontrer les festivaliers !
Vous avez déjà sorti un EP intitulé Beneath The Breaking Waves (2017) et un album intitulé The Line en 2020. Mais il semble que depuis votre reprise personnelle du classique de Wardruna « Helvegen » en 2020 et la bande originale du jeu vidéo Two Crowns : Norse Lands, beaucoup de bonnes choses se sont produites et continuent à s’offrir à vous pour Kalandra… Le succès est là et les choses s’accélèrent pour vous, on dirait ?
Katrine : J’espère que oui. Je veux dire que nous avons passé de nombreuses années à peaufiner notre art et je suppose qu’au final, cela se fait remarquer. Quand tu passes plus d’une décennie à essayer de t’améliorer, tu finis enfin par devenir bon, ha ha ! (rires) Mais je pense que l’un des moments déterminants pour nous en termes de croissance est le fait que l’on a maintenant des partenariats, avec un management, un label qui fait aussi la promotion, le booking, etc. On est conscients du type d’accords utiles et dont nous avons besoin. On doit développer son entreprise, sans nécessairement besoin d’un label de nos jours. Mais si l’on peut obtenir un bon contrat de licence, cela en vaut la peine. Je suis très heureux des partenariats que nous avons en ce moment.
Florian : Les choses s’accélèrent, comme tu le dis, oui. Mais j’ai l’impression que nous sommes toujours en phase de « slow burner » (Ndlr : « explosion lente »). Je ne pense pas que nous serions capables de gérer un succès du jour au lendemain… Donc, faire avancer nos carrières à un rythme soutenu, apprendre des expériences passées et appliquer cette expérience à de nouveaux projets semble bien fonctionner pour nous actuellement.
Maintenant, vous êtes très occupés et avez entamé votre tournée d’automne en Europe pour promouvoir ce nouvel et troisième album studio (si on considère Two Crowns : Norse Lands comme un album studio complet). Comment vous sentez-vous alors ? Pour reprendre le titre de votre single : « êtes-vous prêts » pour cette nouvelle tournée européenne de passage à Paris le 15 septembre 2024 ? (Ndlr : entretien réalisé la veille, soit le 14/09/24)
Katrine : Nous tentons d’avancer au mieux. Dire que tout est sous contrôle serait un mensonge, mais c’est prévisible, donc je travaille plutôt à essayer d’accepter le chaos qui se présente à nous parfois.
Florian : Au moment où j’écris ces lignes, nous avons terminé notre premier concert de la tournée et le chaos dont Katrine a parlé est définitivement là ! Mais comme je l’ai mentionné plus tôt, on essaie d’apprendre des expériences passées, donc une grande partie des choses en coulisses se sont plutôt bien passées. Et revenir à Paris est définitivement un moment fort pour moi. J’ai toujours apprécié la foule là-bas.
Parlons de ce nouvel album : A Frame of Mind (Ndlr : « état d’esprit » en anglais). Quel était justement votre « état d’esprit » lorsque vous avez écrit et composé ces nouvelles chansons, car je les trouve plus sombres et plus heavy que votre premier album The Line, par exemple, qui était plus typé pop/rock indie. Donc en un mot, quel était votre état d’esprit lors de la création de ces nouveaux morceaux ?
Katrine : On n’a jamais cherché à créer un type d’album spécifique, car sinon on aurait l’impression que cela étouffe notre créativité, nous essayons donc d’être très ouverts à absolument tout. Je crois que nous faisons de notre mieux lorsque l’on parvient à rester ouverts et ludiques, sans pression temporelle. Par exemple, la chanson « Bardaginn » était un peu comme ça. Mais évidemment, nous sommes qui nous sommes, et cela définit la musique que nous faisons. Tout comme l’on devient aussi ce que l’on mange… On a tourné avec d’autres groupes qui étaient un peu plus heavy et lorsque vous avez entendu d’autres setlists pendant plus de six semaines d’affilée chaque soir, cela va évidemment nous impacter à un niveau subconscient d’une manière ou d’une autre…
Florian : Katrine résume assez bien la situation. Le ton de l’album n’a jamais fait partie d’un grand schéma. Cependant, nous avions un choix énorme de chansons à faire sur l’album. Et je pense que notre état d’esprit à ce moment-là devait être plutôt sombre…
Jogeir : Cela ne veut pas dire que nous n’avons pas réfléchi à certains thèmes et à la narration de l’album en général, mais plutôt que ces thèmes viennent après, lorsque nous essayons nous-mêmes de donner un sens à ce que l’on a créé.
Pour le single « Are You Ready ? », Katrine, tu as invité les fans sur internet à exprimer à quoi ils étaient justement prêts, afin de comprendre comment ils interprétaient justement le texte de cette nouvelle chanson. As-tu reçu des réponses intéressantes ?
Katrine : Je savais que les gens trouveraient le titre de cette chanson « Are you ready ? » étrange, parce que c’est écrit comme un scénario entre deux personnalités, et dans le vidéo clip, on pousse la « culture du culte » à l’extrême (Ndlr : secte, etc.). C’est très amusant pour nous, mais peut-être déclencheur aussi chez le spectateur. Mais je ne pense pas vraiment à la façon dont les gens vont le recevoir. On veut juste faire sortir ce qui fait chanter nos cœurs et c’est ce qui est amusant. C’est devenu par contre la chanson la plus difficile à jouer en live ! (rires)
Pourriez-vous m’en dire plus sur la chanson « Bardaginn » (Ndlr : « La bataille » en français) évoquée tout à l’heure lors de la description de votre humeur sur l’album ? J’ai trouvé ce morceau assez belliqueux et sombre avec son vidéo clip tourné sur une plage en Islande. Quel est le concept ici ? Une référence historique peut-être ou métaphore ici ?
Katrine : Nous n’avons pas tourné en Islande, en fait, mais par chez nous en Norvège. C’est une chanson très agressive, et je pense que je dois admettre que j’étais peut-être dans un état d’esprit très agressif lorsque je l’ai écrite. Évidemment, nous sommes le produit de l’époque dans laquelle nous vivons et je ne peux pas nier le fait que l’état du monde nous affecte aussi, et influence donc la façon dont nous faisons de la musique.
Florian : C’est drôle de voir comment les gens supposent toujours que nos clips sont tournés en Islande. Mais encore une fois, nous avons essayé de trouver des lieux « islandais » en Norvège. Et oui, il y a beaucoup de métaphores là-dedans, mais nous laisserons le spectateur les trouver et les interpréter. C’est très amusant de voir les différentes interprétations dans les sections de commentaires. La chanson elle-même est écrite en vieux norrois avec l’aide du très talentueux auteur norvégien et nordique Alexander Lykke.
Qui a produit A Frame of Mind et où l’avez-vous enregistré parce que le son y est génial, puissant et pur à la fois dans les atmosphères avec ta voix Katrine, et les envolées de guitares de Florian et Jogeir qui sont tellement envoûtantes ?
Katrine : Nous écrivons, produisons, composons et enregistrons tout nous-mêmes, juste nous quatre dans notre propre studio que l’on a également construit nous-mêmes. Et nous sommes tous impliqués dans tout, plus ou moins. Nous sommes une très bonne équipe je pense. On n’a jamais travaillé avec un autre producteur principalement parce que nous ne pouvons pas nous le permettre, donc on a toujours eu cette approche DIY chez Kala,dra. Nous embauchons cependant un ingénieur de mixage et de mastering séparé.
Jogeir : Nous avons également tendance à être assez impliqués dans les révisions du processus de mixage et de mastering. C’est parfois difficile de lâcher prise…
En live sur scène, je n’ai pas vu de basse mais peut-être que des samples de basse ont été diffusés sur scène. Est-ce qu’il y a des parties de basse dans le nouvel album Frame Of The Mind ? Si oui, qui les interprète ?
Katrine : C’est vrai, nous n’avons pas de basse sur scène. Elle se trouve dans les pistes d’accompagnement avec des sons atmosphériques, des effets ASMR (ou « Autonomous Sensory Meridian Response » pour créer des effets touchants à nos sens, notamment auditifs) et quelques chœurs. On n’a pas de bassiste parce que nous ne pouvons pas nous le permettre. Cela coûte cher d’avoir une personne supplémentaire en tournée avec nous, tu sais. Et « plus il y a de chefs, plus il y a de bazar », comme on dit en Norvège… (rires) Mais Jogeir fait aussi beaucoup de fréquences basses sur sa guitare avec sa pédale de guitare Hog. Nous espérons avoir un jour beaucoup de monde sur scène avec nous, une chorale entière et un orchestre symphonique. Mais je pense que le chemin sera long car la musique ne se vend pas/ne se paie plus comme avant, et l’économie actuelle est difficile pour tout le monde…
Jogeir : Je pense que le fait que nous n’ayons pas eu de bassiste vient aussi de notre époque en trio (Katrine, Florian, et moi-même). Notre composition et nos arrangements de l’époque étaient limités par notre instrumentation, et nous devions en quelque sorte essayer de combler les fréquences avec des pédales de guitare et des voix de guitare atténuées. Nous avons également voyagé à travers l’Europe pour interpréter des chansons semi-acoustiques pendant que Florian jouait de la basse avec ses pieds sur un clavier midi reconverti tout en jouant de la guitare acoustique. La transition de cette configuration vers la présence de basse sur les morceaux est devenue en quelque sorte l’étape suivante. Il y a en fait une performance de basse sur cet album. Notre voisin de studio et excellent bassiste, Andreas Famme, joue sur notre dernier single « Are You Ready ? ». Cependant, nous ne mettons pas sa performance sur les morceaux. Nous avons plutôt une basse de synthé de type sinus complétée par notre jeu de guitare. Nous pensons que le timbre principal qui définit ce que vous entendez sur scène doit être joué en direct. Cela dit, je ne suis pas contre l’idée d’élargir notre line-up à un moment donné et d’engager un bassiste/synthétiste pour explorer davantage ce domaine. Mais comme Katrine l’a mentionné, il y a aussi certaines limites financières à cela.

On a généralement l’habitude de dire que Kalandra joue de la musique folk et de la pop Sandic, mais il n’y a pas d’instruments folkloriques traditionnels chez vous en fait, ou peut-être juste quelques-uns d’entre eux…?! Avec simplement les guitares et la voix de Katrin, vous créez cette ambiance particulière. Quel rôle la musique folk joue-t-elle dans vos influences musicales et dans les nouvelles chansons que vous créez réellement ?
Katrine : C’est vrai. Nous avions l’habitude de dire que nous jouions du folk rock nordique, mais ensuite j’ai remarqué que les musiciens de folk norvégiens traditionnels disent qu’ils jouaient aussi du folk nordique, et nous sommes trop expérimentaux par rapport à eux. Donc je ne sais pas, soit nous devons dire que nous jouons du folk rock nordique alternatif (ce qui est une très longue liste), soit ils doivent dire qu’ils jouent du folk nordique authentique, ou du folk traditionnel. Pour être honnête avec vous, je ne me soucie pas vraiment du genre. Aucun de nous Nous aimons faire de la musique qui nous fait ressentir quelque chose. Qu’il s’agisse de rock avec des techniques vocales nordiques ou de riffs inspirés du métal avec une voix fluide, cela n’a pas d’importance pour nous. Il faut juste que ce soit bon. Il faut que cela touche une corde sensible. Nous avons essayé de faire des albums qui suivent un certain thème (car nous réalisons qu’il est beaucoup plus facile de promouvoir pour notre label par exemple, et que les gens l’expliquent) mais nous nous ennuyons tellement au bout d’un moment. Il est vraiment difficile de créer quelque chose que l’on se sent obligé de faire, plutôt que d’en faire une expérience ludique et agréable. Et je ne veux étouffer la créativité de personne dans la pièce. Si je suis censé être autorisé à m’exprimer à travers l’écriture de chansons, je dois permettre aux membres de mon groupe de faire de même à travers leur jeu.
Katrine, comment as-tu appris à chanter : en prenant des cours par le passé avec un coach ? As-tu débuté le chant dans une chorale à l’école en Norvège étant enfant ?
Katrine : J’ai toujours aimé chanter quand j’étais enfant, danser et jouer, peindre et coudre. Je pense que j’avais beaucoup besoin de m’exprimer, car j’ai grandi avec un bégaiement très lourd, dont j’ai encore un peu aujourd’hui, mais il disparaît lorsque je mets des mélodies sur des mots, et l’ironie du cliché est que cela me permet d’exprimer moi-même. J’ai fréquenté une école primaire très musicale où les professeurs m’encourageaient à beaucoup chanter devant la classe et l’école. Plus tard, je suis allé dans une « maison de la culture » locale que nous avons en Norvège, à Sola Kulturhus, et il y avait là des professeurs brillants qui m’ont appris à danser, à jouer, à chanter et à jouer de la guitare. Et après, je suis allée dans un lycée plutôt musical où je me suis spécialisée dans le chant classique. J’y ai eu des professeurs très stricts qui ont été tout simplement fantastiques pour moi. Ils m’ont vraiment poussé sur les techniques vocales. Et puis je suis allé au Liverpool Institute for Performing Arts, au Royaume-Uni, où j’ai également continué à grandir. C’est aussi là que j’ai débuté Kalandra, en 2011, et avec les guitaristes Jogeir et Florian. Je pense que j’ai eu plus de sept professeurs de chant différents au fil des ans, et chacun m’a appris quelque chose comme si c’était « la seule bonne façon de faire les choses », mais j’ai tout pris avec une pincée de sel et j’ai appliqué ce que j’ai fait. Cela m’est utile dans ma musique. Certains tuteurs m’ont beaucoup soutenu et certains ont voulu tester de quoi je suis fait. Je pense que si certains d’entre eux regardaient un show de Kalandra aujourd’hui, je ne pense pas qu’ils approuveraient la façon dont j’utilise ma voix, mais bon… Mais encore une fois, comment puis-je évoluer si je ne teste pas les limites ? La seule chose qui compte, c’est que j’aime ce que je fais et que cela ne me fasse pas mal à la voix. Et j’échauffe aussi toujours ma voix, avant les répétitions et avant un spectacle. Et je bois rarement de l’alcool. Habituellement (selon la période du mois), je me soucie peu de ce que les gens peuvent penser, et je pense que c’est aussi pour cela que je suis capable de continuer à le faire.

En guise de conclusion, Katrine justement, que souhaites-tu ajouter à propos de ce troisième album studio et notamment aux français qui ne connaissent pas encore Kalandra ?
Katrine : Hum… Je te réponds depuis ma couchette dans notre mini-van lors de notre petite tournée européenne, après le premier concert que nous avons joué à Cologne… Ce troisième album est très diversifié en termes de styles, mais vous devriez le connaître maintenant si vous nous connaissez, hé hé hé !! (sourires) Si vous ne nous connaissez pas, c’est à vous de décider ce que vous ressentez en écoutant l’album. Peut-être que vous l’aimez, peut-être que vous ne l’aimez pas. Et c’est tout à fait bien. Je ne vais forcer personne à l’écouter. C’est probablement une très mauvaise promo de ma part ? (rires) Mais si d’autres personnes aiment ça, c’est juste un bonus pour moi. Je n’attends rien. Pour ceux d’entre vous qui aiment l’album, j’espère que vous parviendrez à vous pardonner. Nous essayons et échouons dans cette vie, mais la principale chose à emporter avec vous à l’avenir est de ne pas vous abandonner. Vous valez de bonnes choses. Bonne nuit ! Et à bientôt ! (sourires)
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