En 1975, KISS est un groupe sur les nerfs. Deux albums enregistrés à la chaîne, des tournées sans fin et… très peu de nouveau matériel à se mettre sous la dent. Pour leur troisième disque, Dressed to Kill, Paul Stanley (chant, guitare rythmique) et Gene Simmons (chant, basse) retournent alors fouiller dans leur passé pour trouver l’inspiration. Deux chansons issues de l’époque Wicked Lester refont surface : « She », portée par un solo d’Ace Frehley très inspiré du « Five to One » de The Doors, et « Love Her All I Can », déjà empreinte de ce mélange de pop et de puissance qui deviendra la signature des New-Yorkais. Le quatuor américain revient alors à ses racines, enregistrant l’album en février 1975 aux Electric Lady Studios de New York. Neil Bogart, patron du label Casablanca Records, s’improvise producteur et mise sur la simplicité et la spontanéité. Le résultat : un disque brut, direct, traversé d’une énergie communicative. Ace Frehley (R.I.P.) résumera plus tard l’expérience d’une phrase : « Il y avait beaucoup d’énergie dans ce disque. »
L’album s’ouvre sur « Room Service », un rock’n’roll au groove irrésistible, avant d’enchaîner avec « Two Timer », un titre de Gene qui respire l’humour et l’ironie, tandis que Peter Criss prête sa voix à « Getaway », une composition d’Ace, trop timide à l’époque pour la chanter lui-même. Suivent « C’mon and Love Me », déclaration directe et sensuelle de Stanley, puis « Rock Bottom », où Paul et Ace trouvent une parfaite alchimie. L’intro acoustique, sublime, provient d’une plage instrumentale imaginée par Frehley. La pochette, immortalisée par Bob Gruen, montre les quatre rockeurs maquillés… en costume-cravate ! Un contraste volontaire et culte. Sorti originellement le 19 mars 1975, Dressed to Kill devient le premier album du groupe à entrer dans le Top 40 américain. Son hymne incontournable « Rock and Roll All Nite », ne sera d’abord qu’un modeste succès (68e au Billboard US), avant de devenir un tube grâce à sa version enregistrée en public sur Alive!. « Nous avons immédiatement senti son énergie : elle ressemblait à ces vieilles chansons de Slade que nous aimions à nos débuts, mais avec un côté très accessible, très américain moyen » écrit Gene Simmons dans son autobiographie. Dressed To Kill est un disque court, nerveux et décisif : celui où KISS trouve enfin la formule magique. Selon les puristes, la nouvelle version remasterisée par Bernie Grundman n’apporte pas de réelle supériorité par rapport à celle proposée fort discrètement par deux plateformes de vente digitale Hi-Def (ProStudioMasters et 7digital) en 2014. Que dire alors du disque Blu-ray Audio et du mixage de David Frangioni réalisé à partir des bandes multi-pistes analogiques originales, en Dolby Atmos et en son Surround 5.1 ? Aujourd’hui encore, les différences sont subtiles : il faudra enfiler un bon casque et prêter une oreille attentive pour se forger sa propre opinion.
Le second CD, cœur du projet, aligne des maquettes enregistrées aux Larrabee Studios en 1975 (23 démos, mixages alternatifs et instrumentaux). Longtemps connues dans des versions de qualité médiocre, elles renaissent ici grâce à des mixages 2025, tirés donc des bandes multipistes originales. Le son est ample, chaud, précis : on a l’impression d’être dans la salle de contrôle avec Paul, Gene, Ace et Peter. L’ouverture, Mistake, est une curiosité délicieuse : slide bricolé par Paul avec un crayon et un bocal en verre, groove nonchalant façon Sticky Fingers et final beatlesien. Une ballade improbable entre Wicked Lester et les Stones. Suit une version encore brute de « Rock and Roll All Nite » avant un « Anything for My Baby » méconnaissable, gonflé de basse ronde et d’une chaleur pop 60’s qui lui va comme un gant. « Burning Up With Fever » est une démo enregistrée par Gene Simmons en 1975 aux Magna Graphic Studios, récemment exhumée pour les éditions anniversaires de Dressed to Kill. Plus groovy et funky que le son typique de KISS, elle révèle un Gene plus expérimental, flirtant avec la soul et le glam. Longtemps restée dans l’ombre, cette rareté témoigne d’une facette méconnue mais fascinante du démon à quatre cordes.
En bonus, un « Party Mix » de « Rock and Roll All Nite » complètement déjanté — une jam surréaliste entre claps, rires et cowbells, aussi inutile qu’irrésistible. Le travail de restauration impressionne : les voix respirent, la batterie pulse, la guitare d’Ace Frehley brille sans clinquant. On regrettera seulement que certaines parties lead aient été un peu enterrées dans le mix, là où l’original laissait plus de place à l’impro. Malgré quelques libertés, cette édition réussit son pari : faire revivre le KISS de 1975 avec respect et modernité, sans tomber dans la caricature sonore. On redécouvre une formation encore en construction, déjà habitée par la fureur de vivre et la démesure qui feront sa légende. En un mot : fun et furieusement rock’n’roll !

Enfin, ce coffret propose aussi deux concerts live, remixés (sans overdubs) par le légendaire Eddie Kramer à partir de cinq shows professionnels (les trois autres étant réservés au prochain box set) enregistrés à l’époque pour l’album Alive!. Le premier se déroule au Cobo Hall de Detroit le 16 mai 1975, devant plus de 12 000 spectateurs. Le groupe n’avait pas encore explosé mondialement, mais Detroit connaissait déjà la puissance du quatuor. « Detroit avait ceci de commun avec New York : le public vous adorait ou vous détestait. Dans le deuxième cas, vous étiez mort. Les spectateurs vous balançaient de la salade, des tomates, des œufs, tout ce qui leur tombait sous la main. Mais Detroit aimait KISS et nous avait pris sous son aile, surtout la part féminine de la population. C’était l’endroit idéal pour enregistrer live ; la salle était pleine et la foule hystérique. On peut dire que Detroit a fait des hommes de quelques gamins inexpérimentés, et nous lui en serons éternellement reconnaissants », souligne Peter Criss. La setlist est inédite : ouverture sur « Rock Bottom » — unique dans l’histoire du groupe — et présence de titres rares comme « Two Timer » et « Let Me Know ». La magie du live est intacte, avec toute l’énergie et la spontanéité des concerts de la formation de Big Apple. Le second concert s’est déroulé à Davenport, Iowa, le 20 juillet 1975, devant un public beaucoup plus intimiste (environ 2 300 spectateurs). Ici, le show ressemble davantage à l’album mythique Alive! : les morceaux sont bien rôdés et l’énergie est palpable. Deux concerts historiques qui donnent un nouvel aperçu de la force scénique de KISS à ses débuts. Ace Frehley résumera d’ailleurs plus tard l’expérience : « Nous n’étions plus juste un groupe de l’ombre ou un simple gimmick. On était devenu le groupe que tout le monde voulait voir, un vrai cirque itinérant qui séduisait de nouveaux fans à chaque escale. »
Notre avis : Cette édition Deluxe de Dressed to Kill n’atteint sans doute pas les sommets de certains autres box sets de KISS, mais elle recèle suffisamment de trésors — démos inédites, raretés et concerts live restaurés — pour séduire les fans les plus fidèles et les collectionneurs passionnés. Les puristes y trouveront matière à analyses et comparaisons sonores, tandis que les novices ou curieux occasionnels risquent d’être refroidis par le prix plutôt élevé du coffret. Au final, un objet précieux pour qui veut plonger au cœur de l’histoire du groupe et revisiter l’énergie brute de 1975. [Philippe Saintes]

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