Paru initialement en 2024, A Fortress Called Home avait définitivement assis la réputation de Seven Spires comme l’une des formations les plus ambitieuses du metal symphonique (mais pas que) outre-Atlantique et à l’international. Deux ans plus tard, le quatuor américain de Boston nous rouvre les portes de sa citadelle mélancolique avec une version XXL simplement intitulée A Fortress Called Home (Master Key Edition). Attention, il s’agit bien plus qu’une simple réédition agrémentée de bonus !! Ce triple album de luxe lève le voile sur le travail d’orfèvre et colossal d’Adrienne Cowan et sa bande d’excellents musiciens, en proposant pour la première fois l’intégralité des arrangements orchestraux, des versions instrumentales et des titres live enregistrés à Tilburg (Pays-Bas) et Montréal (Canada) qui permettent de découvrir au passage le tout nouveau batteur Dylan Gowan qui a remplacé Chris Dovas qui officiait à l’origine sur A Fortress Called Home, parti rejoindre les thrasheurs de Testament. En contenu donc nous avons ici un triple CD impressionnant de puissance et de technicité. L’occasion était trop belle pour faire enfin connaissance avec Seven Spires qui en plus, parle français ! [Entretien vidéo réalisé par Zoom avec Adrienne Cowan (chants, claviers) et Peter Albert de Reyna (basse, contrebasse, chœurs) par Pascal « Heavy » Beaumont – Photos : DR]
Pour débuter les hostilités c’est la chanson-titre qui ouvre le bal. Il s’agit d’une courte pièce instrumentale éponyme. Loin d’être un simple intermède, cette introduction pose les bases
cinématographiques du disque. Le piano mélancolique et les cordes frottées annoncent le thème récurrent de l’album : le repli sur soi face aux traumatismes extérieurs. Une ouverture solennelle avant la tempête. “Songs Upon Wine-Stained Tongues“, qui vient de sortir en single en version orchestrale, est une fresque épique de près de huit minutes. Un véritable chef-d’œuvre au niveau du mixage et des arrangements. Le titre balance constamment entre des orchestrations massives et des explosions de metal extrême (black/death mélodique). Le texte dépeint avec cynisme les vérités amères et les regrets qui s’échappent lorsque l’alcool fait tomber les masques et désinhibe… Le travail de la section rythmique de Peter de Reyna (basse) associés à des chœurs invités dont la puissance lyrique d’Alessandro Conti (chanteur de Twilight Force et Trick or Treat) offre une version incroyable. Les blasts de batterie et les orchestrations virtuelles cohabitent d’une façon exceptionnelle.
Ensuite, “Almosttown“ est un titre très théâtral et immédiatement accrocheur. Il est clairement taillé pour le grand public sans pour autant renier la complexité technique du groupe. Adrienne Cowan y incarne la sensation d’isolement, le fait de se sentir étranger parmi les siens, bloquée dans un espace psychologique transitoire. La performance vocale est un cas d’école. Adrienne passe d’un chant clair intimiste, presque pop, à des saturations extrêmes et déchirantes, des growls qu’elle maitrise parfaitement tout en étant capable de monter dans des sommets lyriques impressionnants, une polyvalence hors du
commun que l’on retrouve tout au long des treize titres reproposés ici. La transition est si fluide qu’elle démontre un contrôle du gain et une gestion de la dynamique vocale absolument parfaite. Véritable « ninja vocale », Adrienne Cowan repousse ici les limites de son art en affichant une polyvalence vocale ahurissante. Sur A Fortress Called Home, elle ne se contente pas d’alterner entre chant clair et chant saturé : elle déploie toute une palette d’émotions avec une justesse chirurgicale parfaite. Sa voix est un instrument malléable qui porte à elle seule le fardeau dramatique de Seven Spires et la charge émotionnelle de la forteresse ici présente. Une démonstration de force technique et théâtrale qui confirme son
statut de vocaliste parmi les plus complètes de la scène metal symphonique contemporaine, vraiment une belle découverte.
Sur “Impossible Tower“, on a affaire à une démonstration de force progressive, les tempos s’accélèrent et les structures se complexifient. Les claviers et les riffs incisifs du guitariste Jack Kosto (guitariste et producteur) se répondent dans une balance stéréo millimétrée. Puis “Love’s Souvenir“ est une pièce gothique et romantique d’une beauté désarmante. Le morceau adopte un tempo plus lourd, presque doom metal par moment, mettant en valeur toute la puissance vocale d’Adrienne Cowan encore une fois qui nous entraine vers les fantômes des relations passées et la façon dont la mémoire déforme les souvenirs… C’est très certainement le titre le plus organique de l’opus grâce à l’intervention du violoniste virtuose Jason Anick, son violon s’entrelace magnifiquement avec la basse ronde de Peter de Reyna. Les voix invitées de Kristin Starkey (Temperance) et Ty Christian (Lords of the Trident) densifient les harmonies pour un final d’une immense beauté.
D’une puissance et d’une technicité hallucinante, “Architect of Creation“ offre l’énergie du power metal mêlée à la violence brute du death metal mélodique qui règne en maitre sur la plupart des morceaux. Ses paroles abordent la dualité de l’esprit humain, capable de s’autodétruire pour mieux se reconstruire. Jack Kosto livre un solo d’anthologie à la guitare, alliant vitesse pure, sweeping complexe et un sens de la mélodie hérité des grands maîtres du classique néo-classique, soutenu par une double pédale métronomique à la batterie. Un vrai must ! “Portrait of Us“ s’avère ensuite une composition aérienne et progressive mélodique avec comme guest David Åkesson (chanteur suédois). Musicalement, le morceau joue sur les contrastes : une première partie très douce, presque suspendue dans le vide grâce à une gestion de la réverbération spatiale immense, avant une accélération dramatique et lourde où les guitares reprennent leurs droits avec une distorsion massive et une basse omniprésente.
En résumé, ce premier disque redonne vie à l’album de 2024, un chef-d’œuvre de metal symphonique, progressif et extrême. Viennent ensuite les deux autres disques de cette énorme réédition ! Le deuxième disque instrumental offre une perspective totalement nouvelle. En retirant le chant, Seven Spires nous invite à découvrir l’incroyable niveau d’exécution technique des musiciens. Ce qui s’apparentait parfois à un mur de son compact révèle ici des structures progressives d’une clarté absolue, où chaque note et chaque nuance ont été minutieusement pesées. C’est l’occasion idéale d’apprécier le travail d’orfèvre du guitariste Jack Kosto, dont les riffs acérés et les solos néo-classiques vertigineux prennent une ampleur phénoménale (“Architect of Creation“). De son côté, la basse de Peter de Reyna s’impose enfin à sa juste valeur, ses lignes lourdes, groovy et intelligentes forment la colonne vertébrale indispensable, magnifiée par la frappe chirurgicale du batteur Chris Dovas (actuel Testament). Il n’y a qu’à écouter des pistes complexes comme “House of Lies“ sans voix qui permet de réaliser à quel point la tension dramatique est portée à parts égales par les différents instruments. Nous avons affaire à une fresque power/progressive instrumentale époustouflante !
Mais le véritable trésor de cette Master Key Edition réside sans conteste dans son troisième CD. Pour la première fois de sa carrière, la formation lève le voile sur ses secrets de fabrication en isolant les arrangements orchestraux de six pièces maîtresses. Entièrement composées par la chanteuse et claviériste Adrienne Cowan, ces versions alternatives dépouillées de leurs guitares saturées et de leurs lignes de chant révèlent une profondeur d’écriture digne des plus grandes musiques de film. L’exercice est tout particulièrement saisissant sur l’ouverture épique de “Songs Upon Wine-Stained Tongues » (Orchestral Version), leur tout nouveau single. Là où la version originale nous submergeait sous un déluge d’énergie metal, la partition classique pure met en lumière des contrepoints de cordes d’une finesse chirurgicale et des cuivres dramatiques qui renforcent l’atmosphère théâtrale de l’œuvre. Ensuite la délicatesse féerique mais sombre de “Love’s Souvenir“ s’écoute comme un ballet gothique autonome, tandis que la conclusion de “The Old Hurt Of Being Left Behind“ prend une dimension cinématographique déchirante, presque sacrée, le talent est là à l’état pur. Loin d’être de simples pistes bonus artificielles, ces arrangements orchestraux prouvent que Seven Spires ne se contente pas de plaquer des claviers sur des riffs : la structure symphonique est pensée comme le cœur émotionnel des morceaux. Un régal absolu !
Parmi les singles réédités, “Emerald Necklace“ se veut court, direct et ultra efficace. En moins de quatre minutes, le groupe livre une pièce incisive où chaque coup de caisse claire traverse le mix avec un impact percutant alors que “Where Sorrows Bear My Name“ sonne comme un hymne ténébreux et lourd, marqué par des chœurs d’une ampleur réellement impressionnante (portés par David et Angelica Åkesson) qui s’étalent tout au long du titre et vous emporte. Les guitares acérées restent très efficaces. Une descente oppressive et profondément mélancolique survient alors sur “No Place for Us “. L’égalisation des guitares est ici volontairement plus sombre, renforçant la lourdeur du mid-tempo. Et Adrienne Cowan y livre une interprétation vocale totalement possédée, exprimant le vertige de l’abandon et la sensation d’exclusion face à une société qui continue d’avancer en nous laissant parfois sur le côté… Un morceau déchirant qui mise tout sur l’émotion pure et la dextérité vocale de la frontwoman toujours aussi phénoménale nous proposant ici des textes profonds. Car la force d’Adrienne réside dans sa capacité à changer de visage à la seconde près. Elle passe instantanément de voix douces et aériennes d’une grande vulnérabilité pop comme sur “Almosttown“, à des envolées lyriques grandioses et théâtrales (“Were Sorrow Bear My Name“) Puis, sans crier gare, elle bascule dans des chants extrêmes qui couvrent un spectre effarant allant des high screams stridents dignes d’une banshee aux growls profonds, viscéraux et massifs que l’on croirait tout droit sortis d’un opus de death metal extrême (“Architect of Creation“). Elle possède réellement un talent hors norme lié à des capacités vocales sans limite et un don d’actrice fusionné au corps. Les vidéos en témoignent (« Almosttown », « Gods Of Debauchery », « Love’s Souvenir », « Portrait of Us »), tous d’une noirceur inquiétante alliée à un esthétisme magistrale !
Un peu plus loin, “House of Lies“ est certainement la chanson la plus efficace et accessible. Avec son refrain calibré à la perfection pour les radios, il s’impose comme la porte d’entrée idéale pour les néophytes en matière de metal. Les lignes de basse y sont particulièrement lourdes et groovy. Sous cette efficacité de surface se cache pourtant un texte vénéneux, une confrontation directe avec la trahison et les promesses non tenues de ceux en qui l’on avait placé notre confiance… Point d’orgue absolu de l’opus, “The Old Hurt of Being Left Behind“ débouche sur une conclusion monumentale de près de sept minutes qui referme les portes de cette forteresse. Sur le plan de la production, c’est un tour de force où le groupe de metal et l’orchestre symphonique virtuel fusionnent dans une dynamique sonore cathartique rare. Un final grandiose qui laisse l’auditeur épuisé mais libéré, la voix d’Adrienne sachant se faire douce et envoutante, le solo de Jack Costa est superbe.
Et quand vous pensez que c’est fini, il y en a encore, passée la tempête orchestrale, la seconde moitié des titres bascule sans transition dans la chaleur et la sueur des concerts, agissant comme une véritable capsule temporelle des deux dernières années de tournée de la formation. À travers une sélection de captations live exclusives enregistrées à Tilburg (Pays-Bas) et à Montréal (Canada), Seven Spires rappelle qu’avant d’être des architectes de studio, ils forment une redoutable machine de scène. C’est le batteur Dylan Gowan qui reprend les baguettes pour ces performances explosives. L’énergie brute qui se dégage de morceaux phares comme “A Fortress Called Home“ (Live in Tilburg) ou l’implacable “Gods of Debauchery“ vous saisit immédiatement les neurones. Le point d’orgue de cette section revient sans doute à la version québécoise de “Love’s Souvenir“ (Live in Montréal), transcendée par la présence vocale de l’invitée Ashleigh Semkiw, chanteuse canadienne a la tessiture impressionnante. Ce contraste saisissant entre la perfection froide des pistes symphoniques et l’authenticité organique du live offre une conclusion parfaite à cette galette. C’est l’illustration ultime du double visage de Seven Spires, d’un côté la précision millimétrée, de l’autre la passion profonde qui les habite. En fin de compte, cette nouvelle version d’A Fortress Called Home (Master Key Edition) fait bien plus qu’étirer la durée de vie de A Fortress Called Home : elle en sublime l’impact initial. En mettant à nu le génie d’écriture orchestrale d’Adrienne Cowan et en capturant l’alchimie brute du groupe sur scène, et décuple leur talent déjà perçu en 2024. Ce triple album s’impose comme la version définitive et absolue de l’œuvre. Seven Spires prouve ici qu’il n’est pas simplement un groupe de metal symphonique de plus sur la scène quelque peu en perte de vitesse, mais un collectif d’architectes musicaux hors norme, capables de transformer les tourments de l’âme en une fresque sonore éblouissante. Une pièce maîtresse indispensable, qui trouve définitivement sa place au panthéon du metal. Bienvenue dans l’antre du chaos ! [Pascal « heavy » Beaumont]

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