Très souvent, les artistes les plus insaisissables à interviewer et difficiles à comprendre sont les plus intéressants musicalement parlant, un peu comme les restaurants en pleine saison touristique qui font de la réclame, à grand renfort de marketing, et vous interpellent jusque dans la rue pour vous obliger à consommer chez eux en affirmant qu’ils sont les meilleurs, mais ce sont rarement les meilleurs culinairement parlant ! Généralement, la bonne table se situe dans un endroit plus caché, retiré, où les autochtones, habitués, se massent en connaisseurs de cause… Eh bien, quand un album sort sans grand renfort de promotion, et que l’artiste en question, Ken Sorceron, annule au dernier moment un entretien déjà difficilement calé avec le monsieur un dimanche soir (heure française) à l’autre bout des Etats-Unis (Olympia, dans l’état de Washington sur la côte ouest), alors ça énerve un peu, et le mystère demeure sur la fabrication secrète de ce nouveau méfait : A Void Within Existence. Avec ABIGAIL WILLIAMS, c’est un peu la sensation que l’on a eue. Relativement mystérieux et plutôt discret ces derniers temps, son leader Ken Sorceron (ex-ABORTED, ex-SYSTEM DIVIDE, etc.) revient donc sur la scène avec ce sixième opus relativement intéressant et bien foutu, six ans après un Walk Beyond The Dark plutôt correct mais pas transcendant (malgré son superbe artwork). Disons que l’on avait connu mieux et plus inspiré chez la formation américaine notamment à ses débuts (In the Shadow of a Thousand Suns) et jusqu’à l’album The Accuser en 2015. Mais pour les adeptes que nous sommes de black metal, on va dire mélodique ici, il convient néanmoins de se pencher avec une oreille plus qu’attentive aujourd’hui sur ce sixième opus composé de sept plages à la fois mélodiques et ténébreuses… En témoigne déjà l’aperçu avec l’artwork sombre signé Eliran Kantor (HATEBREED, SOULFLY, LOUDBLAST, KREATOR, etc.).
Les deux premiers singles, « Nonexistence » et « Still Nights », confirment ce double aspect, mélodique et sombre, mêlant à la fois lumière et ténèbres donc, grâce à des compos aux riffs très travaillés et plutôt recherchés, souvent dissonants, et aux soli de guitares surprenants. Sur « Still Nights » par exemple, c’est à la fois beau et violent, et les blasts beats qui reprennent après différents breaks accompagnés de chœurs vous subjuguent littéralement. Comme autre cas, on pourrait citer également le long et sinueux morceau intitulé « Talk To Your Sleep ». Il se passe vraiment quelque chose, l’atmosphère et les arrangements contribuant à celle-ci procurent une certaine majesté à cette chanson glaçante, où les screams déchirants de son leader transpercent la nuit. Les guitares en trémolo picking façon post black metal apportent aussi beaucoup dans un genre saturé dans tous les sens du terme. La production sonore, à l’approche très moderne, sera appréciée justement des auditeurs avides de black metal contemporain, mais sur le fond, si les influences européennes demeurent, notamment sur les parties rapides dotées de blast beats (un titre comme « Embrace The Chasm » aurait pu figurer sur le dernier album de LORD BELIAL, le groupe suédois est en interview d’ailleurs sur notre chaîne YouTube METAL OBS TV), il y a longtemps qu’ABIGAIL WILLIAMS a forgé son propre style outre-Atlantique. Des morceaux aux riffs très massives et lourdes nous étouffent aussi d’emblée, comme sur le très bon « Life, Disconnected » en ouverture. Mais là encore où Ken arrive à nous surprendre, c’est en insérant judicieusement des claviers et aussi des sonorités samplées d’instruments comme une sorte de violoncelle synthétique en plein milieu du morceau « Void Within ». Les effets sonores sont ainsi glaçants et plus mélancoliques. Enfin, sur l’ultime « No Less Than Death », on peut entendre un chant clair (par Ken Sorceron ?), suivi d’un chant black metal, pour un rendu assez inédit et véritablement épique, dans un registre dark/black metal mélodique. Sur cet dernière chanson, ABIGAIL WILLIAMS et son leader semblent tendre vers un apaisement de leurs sentiments, de leur conscience, avec cette batterie lourde presque hypnotique et des riffs sinueux. On pourrait presque parler de metal extrême progressif ici, à la IHSAHN, et les chœurs ne seraient pas sans rappeler EMPEROR justement, ou nos Français d’ORAKLE.
La formation américaine revient donc en pleine forme sur A Void Within Existence où chacun pourra s’y retrouver, mais aussi s’y perdre, mais le prix en vaut la chandelle. Et la qualité instrumentale et la production sonore contribuent à apprécier chaque note, chaque break, chaque passage, avec un point d’orgue sur les arrangements et les soli de guitares, mais aussi le soin apporté aux différents chants et chœurs. Du bel ouvrage de la part de son chef d’orchestre et maître à penser Ken Sorceron que l’on espère croiser en interview très bientôt, à distance ou sur le sol français où d’ailleurs ABIGAIL WILLIAMS se produit rarement en live car ce nouveau répertoire ne demande qu’à prendre vie sur scène. [Seigneur Fred]
Publicité