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BENIGHTED
Sur le divan de la scène

À l’occasion du récent passage de Benighted en compagnie de groupes régionaux dans la capitale du pruneau, mais aussi du brutal death metal le temps d’un soir (lire notre live report ici), nous avons taillé le bout de gras avec son chanteur. Cela nous a ainsi permis de faire le point sur leur tournée actuelle et Obscene Repressed, leur dernière boucherie en date (2020/Season of Mist), pour laquelle nous avions d’ailleurs consacré un numéro hors-série en février 2020). Merci à Julien d’avoir répondu à nos questions et de nous avoir accueillis au Florida à Agen avant son concert. [Entretien réalisé avec Julien Truchan (chant) par DJ à Agen (47) le 14/05/2022 – Photos : DJ]

Ce soir est la quatrième date de votre tournée « Obscene Tour » dont une en Norvège et une en Suisse. Son visuel graphique, à l’image de la pochette de votre dernier album Obscene Repressed est sublime mais quand même bien perturbante. Comment l’avez-vous imaginé avec qui avez-vous travaillé pour ces différents artworks ?
Pour le nouvel album, la pochette a été conçue par un tatoueur hongrois, Robert Borbas, connu sous son nom d’artiste « Grindesign », qui est, pour moi, l’un des tatoueurs les plus talentueux du monde. On voulait bosser avec lui parce qu’il a un coup de crayon qui est assez incroyable et comme on avait déjà eu des expériences avec sur le design de tee-shirts, on tenait absolument à retravailler avec lui sur le visuel complet pour son esthétisme particulier. Pour la pochette, je travaille toujours de la même manière avec les designers, c’est-à-dire que je leur explique le concept de l’album, je dessine moi-même une espèce de croquis de ce que j’aimerais, je leur envoie le tout et à eux de se débrouiller avec leur style pour s’approprier la chose ; c’est une collaboration. J’ai besoin que ce soit très fort, très symbolique et très dégueulasse quand je bosse sur le concept, ce que je fais systématiquement… Le concept du dernier album va loin dans l’inceste, dans la maladie mentale ou comment un schizophrène délire sur un défaut qu’il a sur le visage. Cela décrit la façon dont il se l’approprie de façon délirante, la relation qu’il a avec sa mère et de ce qu’il en fait derrière. La pochette symbolise la façon dont il se voit avec sa dysmorphophobie, etc. Et cette espèce de démon derrière qui l’étouffe ainsi que les pulsions sexuelles qu’il a envers sa mère et qui le font suffoquer…

2017 fût une grande année pour vous avec une énorme tournée de 57 dates, qui vous a emmené vers des contrées lointaines comme la Russie, le Japon, l’Inde… Trente-sept dates en 2018 pour passer à trois en 2020, pour les raisons que l’on connaît… Le fait d’être très demandé en 2017, beaucoup auraient tendance à péter les plombs ou prendre la grosse tête. Comment gère-t’on cela ?
Nous sommes des fans de musique avant d’être des musiciens. Si l’on fait cette musique, c’est d’abord pour partager avec les gens qui viennent à nos concerts et ce sont plus des soirées entre copains qui viennent nous voir, que des rock stars qui viennent faire rêver leur public. Nous n’avons jamais été dans cette mentalité là ; on vient d’un esprit très underground. Pour moi, la scène « Metal » c’est une grande famille ; nous avons maintenant des potes dans tous les pays du monde et c’est ce qui a une très grande valeur pour moi. Quand je vais dans un pays et que je me rends à un concert, je viens pour rencontrer des gens, pas pour me montrer. Ce n’est pas notre mentalité et ça ne le sera jamais.

On passe à trois dates pour l’année 2020 alors que vous sortiez votre album Obscene Repressed, enregistré en Allemagne, la dernière étant en août 2020 et il vous faudra attendre août 2021, soit un an plus tard, pour repartir sur les routes. Ce doit quand même être frustrant pour un groupe qui a l’habitude d’accumuler les dates de concerts, non ?
Bien-sûr. Ça a été terrible. Cet album ça a été beaucoup, beaucoup de travail et le jour où l’album est sorti, on aurait dû jouer à l’Inferno Festival à Oslo pour la « Release party » et enchaîner ensuite avec la « Warm Up Hellfest », qui nous promettait des dates de ouf, nos dates au Japon et une tournée européenne ; bref, tout était parfait et le Covid est arrivé. D’ailleurs le jour de la sortie de l’album, j’étais cloué avec le Covid avec quarante degrés de fièvre, pas loin de l’hospitalisation, alors j’ai vécu cette sortie un peu différemment. Quoi qu’il arrive, je ne suis pas du genre à me plaindre. Donc on a rebondi, on fait face à la situation et on profite des réouvertures.

Autant d’écart pour exploiter en live l’album, est-ce que vous arrivez à retrouver l’énergie de départ qu’on met dans la construction de ce dernier ou bien est-il nécessaire de se replonger dans vos souvenirs de studio pour ne pas le dénaturer dans leur interprétation ?
En fait, on commence juste à le promouvoir, c’est-à-dire deux ans après. Et c’est grâce aux gens qu’on retrouve cet état d’esprit. Les gens ont écouté l’album, ils arrivent, ils connaissent les morceaux en concert et ça nous met dedans de suite ! C’est vraiment ce partage, ces gens qui viennent nous voir, qui nous remet le pied à l’étrier tout de suite qui fait qu’on reste motivé. Le concert, on le joue comme si c’était le dernier parce qu’on ne sait jamais ce qu’il va nous tomber dessus demain. On se dit qu’on a encore la chance de faire un concert ce soir, alors on donne tout !

Vous fonctionnez comment au niveau du groupe pour les idées et les orientations de vos albums ? C’est un travail collectif ou vous faites ça chacun dans votre coin, comme certains artistes ?
En l’occurrence, pour nous, c’est très séparé. Comme on est assez loin les uns des autres, c’est Manu (le guitariste) qui fait quasiment tout ! Il compose tout et dès que je le peux, je monte à Dijon avec lui pour qu’on discute des structures des morceaux directement ; le chant a beaucoup d’importance et souvent je lui demande de réorganiser les parties qu’il propose en fonction de mes idées de chants, etc. On envoie ça ensuite aux autres membres qui donnent leurs avis ou des idées de changements, notamment Kevin qui retravaille la batterie… Manu compose aussi les batteries programmées et Kevin se réapproprie les morceaux pour y ajouter ses parties personnelles. Mais au final, Manu fait 99% du boulot !

En 2018, vous avez embarqué sur la célèbre croisière 70 000 Tons Of Metal. Est-ce aussi kiffant que de jouer sur une scène du Hellfest par exemple ? D’ailleurs on vous y revoit cette année pour la seconde fois…
Alors c’est complètement différent parce que le Hellfest, ça reste sur terre ; c’est con hein mais là-bas quand tu montes sur le bateau, c’est un espace-temps que tu ne connaissais pas ! Je l’ai vraiment vécu comme ça : j’étais en vacances, avec toute une armée de métalleux, c‘est donc incomparable en fait. C’était vraiment une expérience à part, on dormait trois heures par nuit, on faisait la fête tout le temps…

Vous enchaînez ensuite en 2019 sur une tournée US avec le « Hell Over North America «. Prenez-vous cela comme une consécration ou il y a encore quelques rêves en réserve ?
Eh bien ! C’est déjà une belle consécration que de faire une tournée US longue d’une vingtaine de dates sur trois semaines. On y retourne en 2023 mais on a encore des rêves pleins la tête que l’on veut faire. L’année prochaine, on doit tourner en Amérique latine, des pays qu’on n’a jamais faits et j’ai vraiment envie de découvrir des pays où l’on n’est jamais allé encore !

Vous qui avez traversé la planète pour aller à la rencontre de votre public ; quel est le pays où vous avez senti le plus de ferveur ? Et dans quelle partie du monde vous préférez jouer ?
Alors je vais surtout parler d’un des concerts les plus fous qu’on ait fait, c’était au Vietnam, à Saigon ! C’était une date sold out et quand on est arrivé dans la salle, on a demandé : « La scène, elle est où? Et on nous a répondu : Vous êtes dessus ! ». Donc c’était le sol en fait ! Les gens ont commencé à arriver et on s’est rendu compte qu’on était encerclé par le public ! On ne pouvait pas s’échapper et lorsqu’on a débuté notre set, ça pogotait dans tous les sens, je recevais des mecs en permanence sur moi, je prenais les mecs sur les épaules, je les posais au sol, je glissais (la scène était devenue une patinoire), ambiance hardcore donc. Là on avait franchi un cap dans la folie et c’était génial ! (Ndlr : Julien raconte ce souvenir avec l’impression d’y être encore, tout sourire !). On ne se sentait pas en danger. Le truc drôle, c’est qu’on avait été filmé et que nous sommes passés aux infos à Saigon ! C’était trop drôle !

Comme on le sait, tu travailles en psychiatrie, tu es donc assez apte à voir les changements de comportement des gens, dans leur globalité… As-tu observé une différence notoire entre les concerts d’avant période Covid et après déconfinement ? Comment ressens-tu le public depuis la reprise de vos concerts ?
Pour nous, l’ambiance dans la fosse n’a pas trop changé et heureusement ! Par contre, je commence à me méfier un petit peu de tout ce qui est « affluence » parce que je pense que le Covid a malheureusement renforcé l’individualisme ; certains ont découvert que ce n’était pas forcément vital de se rassembler, que ce n’était pas forcément vital d’aller vers les concerts et que le confort à la maison c’était pas mal non plus, entre Netflix et cie, Je pense que les gens se sont renfermés sur eux-mêmes, malgré eux. C’est dommage mais on est dans une période un peu bizarre. Etant donné que ça réouvre partout, il y a des concerts partout et les gens ne peuvent pas être partout car cela demande des moyens financiers que tout le monde n’a pas. L’inflation n’aide pas mais le Covid nous a renfermés ! Pendant le confinement, les patients de l’hôpital où je travaille allaient très bien, ils connaissent le renfermement dû à leur maladie mais lorsqu’il y a eu une réouverture sur le monde extérieur avec le déconfinement, c’est à ce moment-là que les patients ont tous « décabané* » (Ndlr : *pété un plomb)… À un moindre niveau, c’est un peu pareil pour les gens.

La rage que tu mets dans tes chants, est-ce un exutoire personnellement lorsqu’on fait ce genre de travail chaque soir ?
Complètement ! Le groupe et mon travail fonctionnent en interaction. J’emmène beaucoup de musique dans mon travail, tout comme vice-versa j’emmène beaucoup de psychiatrie dans Benighted. Et c’est ce qui me permet de garder l’équilibre…

Certains patients t’inspirent-ils des textes ou sujets ?
Bien-sûr, quasiment tous les textes et toutes les idées viennent de patients que j’ai rencontrés. Les patients ont du mérite de se battre contre leur maladie car ils vivent vraiment des trucs dégueulasses !

« Benighted », si l’on traduit le mot anglais, signifie en français « aveugle » ou « plongé dans (les ténèbres de) l’ignorance », mais encore… ?
À la base, lorsqu’on s’est appelé comme ça, on a trouvé que c’était une belle métaphore pour tomber dans la maladie mentale. On ne veut plus voir les lumières du monde car elles nous font trop peur ni nos tronches, pour nous protéger, nous met volontairement dans le noir !

Au fait, c’est quoi cette manie Julien, d’être régulièrement pieds-nus sur scène ?
Ça c’est mon côté animal ! D’une, parce que j’adore ressentir la grosse caisse sous mes pieds, j’adore ça les vibrations, le contact avec le sol ; et de deux, parce que je me sens plus animal pieds-nus, c’est mon kiffe ! En Inde, j’ai été électrocuté par contre à cause de ça ! (rires)

Pour clôturer cette interview, quels seront les prochains défis du groupe et surtout de quoi avez-vous envie maintenant ?
Très bientôt, on va sortir un nouveau vidéo clip qui est absolument dégueulasse ! Il s’agit de la continuité de l’histoire que je te racontais tout à l’heure de Obscene Repressed. Ensuite on a beaucoup de date de prévues et on a déjà commencé à travailler sur le nouvel album. Il y a deux jours, mon ami Trevor Strnad (R.I.P.) de The Black Dahlia Murder est décédé, du coup, d’ici une quinzaine de jours, on va enregistrer un de leurs morceaux pour lui rendre hommage. Ce sera le morceau avec lequel je montais sur scène pour chanter avec eux.