Derrière leur masque et leur black metal emprunt de mélancolie et de traditions folkloriques slaves, Grima fait depuis déjà pas mal d’années office de nouvel outsider sur la prolifique scène européenne du metal extrême. Malheureusement, l’actualité en Europe de l’Est et leur isolement géographique (Sibérie) ont tendance dernièrement à occulter toute cette créativité artistique née dans leur toundra natale. C’est au cœur de l’hiver sibérien que nous avons pu nous entretenir avec la mystérieuse formation russe pour découvrir leur déjà sixième album studio nommé Nightside. L’un des deux cerveaux a ainsi levé le masque sur cette nouvelle offrande, alors que dans le même temps, Grima a été annoncé à l’affiche de la prochaine édition de notre incontournable festival français Hellfest à Clisson en juin 2025. [Entretien réalisé avec Vilhelm (chant, guitare, basse, claviers/accordéon) par Seigneur Fred – Photos : DR]

Premièrement, comment vas-tu ? Et à quoi ressemble la météo à Krasnoyarsk en Sibérie, alors que l’hiver est toujours là, et qu’il fait déjà surement nuit ? (NDLR : entretien réalisé le 28/02/2025)
Bonjour ! Il fait actuellement nuit dehors, avec -21°C. Mais ça pourrait être pire, d’habitude en février, la température tombe sous les -30°C ou moins. C’est compliqué à cerner, chaque année est différente. En général, les hivers sont extrêmement froid ici, du moins bien plus froid que la plupart des autres pays.
Grima existe depuis 2014, plus de dix ans, et est composé de quatre membres aujourd’hui, qu’on voit représentés sur la couverture de ce sixième album, Nightside, illustration d’ailleurs signée par Paolo Girardi (ACOD, Inquisition…). Mais le noyau du groupe (composition et écriture) est basé sur Morbius (guitare, basse) et toi donc, Vilhelm (guitare, basse, claviers, accordéon et voix), c’est bien cela ?
Oui. Le projet a été initialement créé en tant que duo. Mon frère, Morbius et moi voulions créer quelque chose ensemble, quelque chose où nous aurions le contrôle total sur la création et la liberté de nous exprimer à travers lui. Nous n’avions pas l’intention d’en faire un groupe de live, ce projet a été créé purement comme un projet studio. En revanche, lorsque nous avons sorti notre troisième album, nous avions déjà construit une fanbase solide, qui nous a permis de pouvoir commencer à performer sur scène. Trouver des musiciens n’a pas été compliqué ; tous les membres, ceux du studio et ceux du live, sont des amis de longue date, provenant chacun d’autres projets à nous ou d’amis. Avec les gars d’Ultar, qui font maintenant partie du line-up live, cela fait maintenant des années que l’on bosse ensemble.
Le folklore et l’héritage local vous inspirent toujours, de près ou de loin, pour les paroles et la musique de Grima, et notamment sur ce nouvel album Nightside, sur lequel nous pouvons entendre par exemple un accordéon bayan ? Dans quelle mesure cet instrument refléte-il votre histoire et vos traditions ici ?
Le Bayan est apparu pour la première fois sur notre deuxième album, en 2017, et il ne nous a jamais quitté depuis. Évidement, nous varions ses présences : par exemple, sur Will of the Primordial, il était présent sur quasiment toutes les chansons, mais sur Rotten Garden, nous ne l’avons presque pas utilisé. Le Bayan fait son apparition quand nous sentons que c’est nécessaire. Son utilisation tient plus de la préférence personnelle que d’un quelconque amour du folklore ou quelque chose du genre. À vrai dire, nous n’écoutons pas vraiment de groupes qui font de la musique folk. Pour nous, le Bayan est principalement un instrument unique et versatile; notamment grâce à sa sonorité très mélancolique et riche. Nous ne le voyons pas comme quelque chose qui nous lie à la musique folk mais plus comme une sorte de deuxième clavier, comme un orgue. Et en ce qui concerne le folklore local, il nous arrive d’y emprunter des choses, notamment pour certains personnages, comme celui de Leshy. Mais en général, notre histoire n’est pas vraiment reliée au folklore déjà existant, elle est principalement originale.
Quel type d’accordéon est utilisé dans les chansons de Nightside ? C’est un chromatique ou un diatonique ? Est-ce que Vilhelm a appris l’accordéon en même temps que la guitare, ou est-ce que c’est plus un instrument qu’on apprend traditionnellement aux enfants ?
C’est donc un Bayan – une variation d’accordéon à boutons qui vient de Russie, il y a deux séries de boutons sur les deux soufflets, pas comme l’accordéon qui utilise des clés. Ses sonorités sont assez différentes par rapport à l’accordéon classique. Et d’ailleurs, ce n’est pas moi qui joue, toutes les parties d’accordéon sont jouées par notre ami de longue date ; Sergey Pastukh.
Toi et Morbius, comment vous composez et créez ce black metal à l’atmosphère si spéciale ? Est-ce que vous commencez avec un thème, une histoire, ou même une mélodie sur une guitare, acoustique ou électrique ? Ou bien à partir de notes jouées sur le clavier de votre accordéon ? (sourires)
On est inspirés par les mêmes choses, le metal, les films d’horreur, la science-fiction et, évidemment, la nature de notre pays de naissance. L’atmosphère dans notre musique prend ses sources dans les expériences que ces choses nous ont apportés et continue à nous apporter dans notre quotidien. Notre approche peut varier ; parfois on compose ensemble, parfois séparés, mais on termine ensemble. On comprend sincèrement nos approches créatives respectives, nos goûts sont très similaires. Cela aide surement l’atmosphère de la musique qu’on écrit. On est tous les deux guitaristes, donc on commence souvent par de la guitare, et après viennent les autres instruments.
Par rapport au mixage, c’est pas trop compliqué de mixer tout ça ? Les instruments rock/metal classiques et le folk, comme l’accordéon – sans effacer un instrument au détriment d’un autre par exemple ? Pour le nouvel album, comment ça s’est passé au studio ? Peut-être que vous avez fait ça à la maison en Sibérie ?
Nous avons enregistré l’album dans notre studio à Krasnoyarsk, tout comme nos albums précédents. C’est nous qui gérons tout le processus d’enregistrement, en utilisant des équipements analogiques, on préfère travailler dans un format plus « old-school ». Pour le mixage, notre ingé son, Vladimir Lehtinen, finit toujours par faire face à des challenges quand il s’agit de faire rentrer tout nos instruments dans le mix, afin qu’on fasse ça d’une manière différente par rapport à nos albums précédents. Ce n’est pas juste pour le bayan ou le clavier – il y a beaucoup de chansons en général, surtout sur Nightside. Seul un professionnel comme Vladimir peut gérer ce genre de travail sans se laisser démonter.
Comment ça se passe en concert ? Vous diffusez des sample d’accordéon ? Ou vous jouez vraiment chaque instrument sur scène, y compris le bayan ?
En fait, nous n’utilisons pas de vrai bayan ou de claviers en live pendant nos concerts. Ces instruments sont considérés comme additionnels. De plus, le bayan en question n’est pas vraiment un instrument à jouer en live. C’est beaucoup plus simple pour nous d’utiliser des sample – de cette façon, c’est plus facile de s’occuper du son et de faire en sorte que tout sonne comme prévu. C’est la même chose pour les claviers; ils ne sont pas indispensables, donc on ne focus pas sur eux pendant nos concerts.
Est-ce que Nightside est un concept d’album à part entière, sans connexions particulière à l’album accès sur cette idée du froid, qui s’appelait Frostbitten ?
Nightside n’a aucune connexion avec Frostbitten, il raconte une toute autre histoire, avec un arc narratif totalement différent. Frostbitten n’était pas vraiment un album à concept dans le sens même du mot; il y avait des chansons aux sonorités et ambiances similaires, mais c’était plus comme une collection de chansons. Nightside, en revanche, est notre premier vrai album qui suit un concept du début à la fin.
Des artistes/groupes de la scène black metal norvégienne des années 1990, comme Immortal, ou même russes comme Arkona, qui mêlent le folk/pagan au black metal, qui vous ont-ils inspirés à vos débuts, notamment dans l’atmosphère de votre musique et votre rapport à la nature ?
Nous avons beaucoup de respect pour Arkona. C’est un groupe plus vieux qui vient de notre pays, ils ont fait leur place dans la scène. En revanche, quand nous étions encore enfants, nous n’avons jamais prêté attention à leur musique, notamment parce qu’ils ont tendance à pencher vers le folk, et que nous ne sommes pas attirés par ce type de musique. Mais nous vouons un amour à Immortal depuis notre enfance ; ils font parti de nos groupes préférés de tout les temps ! Ils nous ont clairement influencés sur beaucoup de points. Même le titre de Frostbitten est en partie un hommage à ce groupe.
Sur les nouveaux titres comme Skull Gatherers et Flight of The Silver Storm, on ressent un sens de mélancolie dans votre music. D’où vous vient ce sentiment selon vous ? La mélancolie liée à l’hiver ? Des choses plus personnelles peut-être ?
La Sibérie est la capitale de la mélancolie. La vie ici est rude, même dans la partie urbaine. Nous sommes isolés par rapport au monde, et les 3/4 du temps pendant l’année, nous vivons dans des conditions climatiques plutôt extrêmes. Cet endroit est le porteur d’une histoire difficile : des gens ont été exilé ici, et envoyés vers une mort certaine. Beaucoup de personnes ici sont des descendants de ces victimes, qui ont été envoyées en Sibérie involontairement. Sans mentionner la nature, qui est aussi jolie que dangereuse et inhospitalière si tu ne sais pas comment l’appréhender.
Pensez-vous un jour enregistrer en studio un album purement folk, sans metal, comme Eluveitie l’a réalisé sur Evocation en deux parties ?
Je pense qu’il y a très peu de chance que ça arrive. On est un groupe de black metal; on l’a toujours été et on le sera toujours. C’est important pour nous de rester un groupe de metal, sans aller chercher des compromis dans cette direction. Bien sur, la vie est longue, et tu ne sais jamais où ta discographie va finir dans le futur. Mais pour le moment, j’ai vraiment du mal à imaginer cela.
Enfin, que voudrais-tu ajouter sur Nightside et à quoi peut on s’attendre de Grima pour les prochains concerts ?
Jouer sous des masques et des capes, c’est peut-être pas la chose la plus confortable sur cette Terre. Il fait chaud, on a du mal à respirer, et c’est plus difficile de bouger et jouer. Mais, après tant d’années à performer ainsi, on s’y est habitué, et c’est beaucoup moins inconfortable qu’avant. Nous n’avons aucunement prévu d’abandonner cette identité visuelle. C’est autant une partie de notre groupe que la musique ou les illustrations sur nos albums. C’est les outils qui nous aident à plonger les auditeurs encore plus profondément dans notre music, et nous croyons vraiment en ce sur quoi nous chantons. Quant aux concerts à venir durant lesquels nous allons défendre live Nightside, on ne veut pas en révéler trop maintenant. Venez nous voir sur notre tournée Européenne ce printemps, et vous verrez par vous même 🙂 Une chose que je peux révéler sans aucune doute : ça sera super cool !
Quand peut-on espérer vous voir en Europe, et surtout en France en 2025 ? Mon petit doigt m’a dit que vous jouiez au Hellfest en juin 2025 par exemple ! Peut-être d’autres festivals européens en vu cet été ?
C’est exact ! Nous venons sur Clisson pour le Hellfest cette année. Nous allons jouer en même temps que tellement de nos groupes préférés, de Abbath à Deafheaven. Malheureusement, nous n’avons pas tant de concerts de prévu en France pour cette tournée, mais au moins nous avons un show de prévu à Strasbourg au début de la tournée. Gardez un oeil sur nos réseaux pour plus d’informations bientôt ! Aussi, autre que le Hellfest, nous sommes programmés sur le Ragnarok Festival en Allemagne, qui est un très bon festival. Nous sommes très heureux d’en faire partie. La programme de cette année est fantastique, et c’est un grand honneur pour nous. Si vous avez l’opportunité d’y venir cette année, ne manquez pas ça !

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