LIMBONIC ART : Un combat en solitaire

Sans rejouer la carte de la nostalgie et du « c’était mieux avant », Limbonic Art a tout de même su insuffler un véritable élan sur la scène black metal symphonique scandinave durant les années 90 au côté de ses pairs et parrains contemporains d’Emperor (le guitariste Samoth les signa alors sur son label Nocturnal Art Productions dès 1996). Après un split en 2003 et des albums devenus des classiques (Moon In The Scorpio, In Abhorrence Dementia…), le duo connut une traversée du désert inévitable avant l’ultime Legacy Of Evil en 2007. Le groupe norvégien devint alors un one man band orchestré par son fondateur : Daemon. Après deux albums en demi-teinte (Phantasmagoria (2010) et Spectre Abysm (2017)), voici Opus Daemoniacal, un neuvième acte studio de black metal féroce et in your face, dont le charme des orchestrations symphoniques a cependant définitivement disparu. [Entretien réalisé avec Vidar Jensen alias « Daemon » (multi instruments, chants, programmations) par Seigneur Fred – Photos : DR]

Tu es désormais le seul maître à bord dans Limbonic Art. Peux-tu présenter pour ceux/celles qui ne te connaîtraient pas s’il-te-plaît ?
Bonjour Metal Obs’ Magazine ! Ici Daemon, maître de Limbonic Art. Merci pour l’intérêt que tu portes depuis toujours envers Limbonic Art. Comme certains le savent peut-être maintenant, je dirige le groupe seul depuis un bon moment. Outre la programmation de la batterie, je fais également toutes les guitares, la basse, les chants principaux et les chœurs. Je compose tout le matériel musical et lyrique et je l’interprète en studio. Auparavant, j’avais un technicien du son qui m’assistait pendant l’enregistrement, mais sur ce dernier album Opus Daemoniacal, j’ai terminé tout le processus d’enregistrement dans la solitude. Ce n’est que lors du mixage et du mastering que j’ai eu besoin de l’aide d’un professionnel.

Daemon (LIMBONIC ART) vers 1997

Comment vas-tu du côté de Sandefjord, dans le comté de Telemark en Norvège aujourd’hui ? Parce qu’il est rare de pouvoir te parler, Limbonic Art demeurant seul dans la pénombre du nord depuis 1993 et ​​n’étant actif que par intermittence lors d’un nouvel enregistrement en studio de temps en temps car sinon point de tournée…
Petite précision : Sandefjord est une petite ville du comté de Vestfold qui a fusionné il y a quelques années avec le comté de Telemark en raison d’absurdités bureaucratiques, elle s’appelle donc maintenant le comté de Vestfold & Telemark. Alors que Vestfold est essentiellement situé sur la côte au sud, Telemark est un territoire beaucoup plus intérieur et montagneux. En fait, j’ai grandi à Sandefjord, mais je n’y vis pas depuis de nombreuses années. Je me suis progressivement éloigné de la société principale pour me diriger vers des régions plus reculées et désolées de la Norvège. Limbonic Art n’a jamais été censé être un groupe live, mais nous avons quand même essayé de faire quelques concerts principalement pour promouvoir le groupe au début. On a donc quelques spectacles locaux, puis nous avons rejoint Empero sur quelques tournées européennes. Nous sommes même allés aux États-Unis en 2001 pour jouer au Milwaukee Metal Fest. Personnellement, j’en ai eu marre de tout le tumulte des voyages et du mauvais son récurrent que nous avions, tant sur scène que dans la salle. Nous n’avions pas avec nous un technicien du son permanent qui connaissait assez bien notre musique, et comme nous utilisions beaucoup de backtracks, c’est-à-dire de batterie programmée et d’orchestres symphoniques, il était souvent difficile de faire en sorte que cela sonne bien pour le public. J’ai donc décidé de faire une pause pour la scène, et de me concentrer principalement sur le travail en studio.

Retour sur 2009 : à cette époque, Limbonic Art est donc devenu un projet solo, ton projet solo studio en quelque sorte, bref un one-man band depuis le départ de Morfeus (guitares, chant). Pourquoi Morfeus a-t-il quitté le groupe et êtes-vous toujours en contact ? Qu’est-ce qui est arrivé au sein du groupe ? Tu as donc décidé continuer seul peut-être ?
Dans les premières années de Limbonic Art, Morfeus et moi avions une très bonne connexion, presque magique, je dirais. Mais au bout d’un moment, nous nous sommes séparés car il y avait cette tension entre nous. Peut-être que notre ego était devenu trop fort et qu’il était donc difficile de travailler en équipe. Lors de l’enregistrement de The Ultimate Death Worship, il a été décidé que nous devions scinder le groupe et continuer sur des projets séparés. Alors on a quand même tenté des retrouvailles en 2006 avec l’album Legacy of Evil, mais j’ai remarqué que la tension était toujours présente, j’ai donc mis fin définitivement à son adhésion et j’ai continué seul. Après tout, Limbonic Art était mon invention depuis le début en 1993. Il existait avant l’arrivée de Morfeus dans le groupe. Je n’ai actuellement plus aucun contact avec lui…

Et que fait Morfeus maintenant ? Est-il toujours ton ami ?
Je crois qu’il fait toujours de la musique, mais je ne suis plus en contact avec lui, comme je te disais. Je ne l’ai pas vu depuis des années.

Tes deux précédentes réalisations Phantasmagoria (2010) et Spectre Abysm (2017) n’ont pas reçu de bonnes réponses de la part de la presse et des fans en général, par rapport aux trois premiers albums studio de Limbonic Art en 1996/1997-1998 : Moon In The Scorpio ; In Abhorrence Dementia ; et Epitome Of Illusions. Certains fans, et nous les premiers, ont été un peu déçus par la baisse de présence des claviers effectuée… Comment considères-tu donc ces deux enregistrements précédents (Phantasmagoria et Spectre Abysm) personnellement, et en es-tu toujours satisfait car cela remonte déjà à loin, n’est-ce pas ?
Je suis toujours très satisfait de ces deux prédécesseurs. Sur Phantasmagoria, j’ai essayé de maintenir l’orchestration symphonique dans une certaine limite, disons. Mais plus en arrière-plan, conservant les principales parties metal en avant. Sur Spectre Abysm, j’avais en fait programmé de nombreuses couches d’orchestrations symphonique avec des claviers, etc., et cela a commencé à vraiment ressembler à l’ancienne époque du groupe. Malheureusement, j’ai rencontré de nombreux problèmes, tant en studio que dans des situations personnelles à la maison, provoquant un énorme retard. À un moment donné, j’avais presque deux ans de retard sur la date limite. À ce moment-là, le label (Candlelight Records) a commencé à s’inquiéter de savoir si l’album serait terminé. J’ai donc dû prendre une décision exécutive : sécuriser tous mes fichiers sur un disque dur externe et déménager dans un autre studio. Là, j’ai rencontré encore plus de problème jusqu’à une certaine détresse puisque les fichiers ne sont pas transférés correctement et tout ne fut alors que chaos. Nous avons réussi à sauver la batterie, mais toutes les heures de programmation avec orchestrations symphoniques étaient incroyablement désynchronisées avec le reste, donc encore une fois j’ai été obligé de prendre une décision exécutive. En raison du calendrier serré, j’ai décidé de supprimer toutes les parties symphoniques et de me concentrer sur la finition du reste de l’album. Une fois le chant terminé, j’ai réussi à ajouter quelques synthés à la dernière minute, avant de l’envoyer au label. Cela aurait pu être intéressant d’entendre comment cet album aurait vraiment dû sonner avec tous les morceaux symphoniques encore intacts. Mais dans l’ensemble, je pense que dans ces circonstances, l’album s’est avéré génial. Je comprends la déception que ressentent de nombreux anciens fans face à cette dernière progression. Mais là encore, Limbonic Art a progressivement progressé et expérimenté sans relâche de nouvelles conceptions musicales pour chaque album après les trois premiers. Personnellement, j’en ai eu un peu assez du concept de « metal symphonique ». En tant qu’artiste, mon objectif est toujours d’évoluer avec ma musique et de ne pas me reposer entièrement sur ma gloire passée. (sourires)

En 2024, on ne peut plus dire que le black metal soit vraiment tendance, surtout le black metal symphonique. Des références légendaires comme Dimmu Borgir ou Emperor ne publient plus de nouveaux albums studio exceptionnels ou alors plus du tout (dans le cas d’Emperor, plus du tout, et pas aussi étonnants que par le passé pour le cas de Dimmu Borgir). Le black metal redevient plus underground comme à ses débuts, mais en même temps il est plus diversifié. Quelle est ton opinion sur le genre black metal d’aujourd’hui, en tant qu’artiste et pionnier de ce genre musical dans les années 90 ?
Personnellement, je pense que le black metal est encore à la mode depuis des années maintenant. Il y a tellement de nouveaux groupes qui ne font apparemment que des copies de leurs anciens héros et de tous ceux qui ont lancé la campagne impie du black metal dans les années 90. C’est peut-être plus diversifié aujourd’hui, mais cela ne m’enthousiasme pas vraiment. Dans les premières années, quand tout était nouveau, c’était vraiment excitant d’expérimenter l’orchestration symphonique avec le black metal ou le metal extrême en général. Mais de nos jours, le phénomène est selon moi beaucoup trop exploité. Même si les musiciens sont talentueux et que leurs performances sont superbes. Leurs albums sont souvent surproduits et ne m’intéressent plus. Tu sais, je suis un métalleux de la vieille école et les productions sonores modernes ne sont pas à mon goût.

Parlons maintenant de ce neuvième album studio intitulé Opus Daemoniacal. Tout d’abord, est-ce là un jeu de mots ou une référence à ton propre pseudonyme « Daemon » dans le titre du disque ici ? (sourires)
Oui, c’est effectivement le cas. Lorsque j’ai initié le processus de composition des nouveaux morceaux, cela s’est fait dans un lieu de répétition local avec un home studio amateur. Plusieurs autres musiciens utilisaient également cet endroit de manière régulière, et tous leurs projets étaient stockés sur le même ordinateur. J’ai simplement intitulé mon projet « Daemoniacal Urges » comme titre provisoire pour le séparer de tout le reste. C’était aussi pour marquer mon territoire. Ainsi, une fois les bases du nouveau matériel terminées, j’ai sécurisé mes fichiers sur un disque dur externe et j’ai contacté un studio plus professionnel pour terminer l’album. Ensuite, une légère modification du titre a été apportée à l’actuel nom : Opus Daemoniacal.

J’ai trouvé la première moitié du nouvel album très féroce et forte, directe, « in your face ! » (rires), jusqu’au break sur la chanson « I Am You Demon » et quand tu prononces alors « Amen ». Les breaks sont très rares sur les nouveaux morceaux, il y a très peu de souffles au sein des chansons. On dirait que tu voulais exprimer ici beaucoup de colère afin que les auditeurs ne se reposent jamais d’une certaine manière pendant les chansons ? (sourires)
Je fais avant tout la musique que je désire. Souvent, je ne suis qu’un intermédiaire pour des unions plus sombres et mystérieuses qui me guident tout au long du chemin. J’ai beaucoup d’antagonisme et de férocité à l’intérieur, donc la musique devient le reflet de ma nature. Pourtant, entre toute cette extrême rapidité, je trouve des endroits pour mettre des sections plus tranquilles, des thèmes variés qui peuvent s’adapter naturellement à la chanson. Pourtant, l’objectif principal est de maintenir l’essence du metal extrême…

Les claviers, qui constituaient autrefois les principaux atouts du black metal symphonique de Limbonic Art dans les années 90, sont absents des nouvelles chansons, ou insignifiants. Mais les riffs de guitare sont extrêmement intenses, incisifs, et noirs comme sur les deux nouveaux singles « Consigned to The Flames » et « The Wrath of Storms ». Pourquoi as-tu, ou bien le label, choisi ces deux chansons en particulier comme premiers extraits d’Opus Daemoniacal ?
Le nouveau matériel de Limbonic Art est complètement débarrassé des outils tels que les claviers et les synthés, à l’exception des intro/outro occasionnelles. J’ai pris pour défi de créer les symphonies exclusivement avec des couches de guitares, de basses et des arrangements vocaux distinctifs (dont des chœurs). Au moment d’enregistrer ce nouvel album, j’étais complètement sans aucun soutien de label. Donc, toutes les dépenses ont été payées par moi-même. J’ai alors dû être très sélectif avec mon temps. Quelque temps après la fin de l’album, j’ai été présenté au PDG de SPKR Media. Ils avaient récemment repris la direction de l’ancien label underground grec Kyrck Production & Armour, initialement fondé par un de mes frères de longue date. Il a sorti les démos de Limbonic Art sur CD et vinyl à l’époque, et en son honneur, j’ai signé un accord avec ce label pour sortir mon nouvel album alors, Opus Daemoniacal. Derrière ce label se cache une magnifique équipe de professionnels qui ont spécifiquement sélectionné les chansons des trois premiers singles. Outre le morceau évident intitulé « Ad Astra Et Abyssos », qui bénéficie également d’un clip officiel comme première introduction. A vrai dire, j’ai eu un peu de mal à choisir moi-même les deux titres supplémentaires, mais je partage le choix du label.

Toujours à propos du troisième single « The Wrath of Storms », tu as déclaré : « Le morceau « The Wrath of Storms » libère un assaut metal incessant d’énergies négatives sombres ; Alors que la fureur destructrice de la nature fait rage à travers la planète et détruit les domaines d’entités faibles et de divinités, ce morceau raconte une profonde histoire d’horreur à travers les yeux du spectateur. Êtes-vous inquiet de l’avenir de la Terre (réchauffement climatique, etc.) et êtes-vous un citoyen écologiste au quotidien, peut-être plus activiste comme Greta Thunberg en Suède ? (rires) Essayes-tu de faire attention à ton environnement ?
Je ne suis qu’un vagabond sur cette Terre, tapi dans l’ombre du monde, observant, attendant et contemplant dans la solitude. D’un côté, je suis impressionné par la nature et sa faune, et je deviens furieux lorsque je vois des signes de pollution causés par des humains pathétiques. Cela alimente certainement mes feux misanthropes intérieurs. D’un autre côté, je trouve les catastrophes provoquées par les forces de la nature très fascinantes. L’idée de voir des scénarios apocalyptiques se dérouler. C’était donc le point central du titre de cette chanson. Personnellement, j’essaie d’exister avec la nature et non contre elle. Mais je suis loin d’être un nerd ou un écologique fanatique. (sourires)

Limbonic Art a toujours créé son propre univers avec des paroles sur le cosmos, le fantastique, mais aussi les ténèbres et le Mal, bien sûr. Lorsque tu dit à propos de la chanson « The Wrath Of Storms » que : « Alors que la fureur destructrice de la nature fait rage à travers la planète et détruit les domaines des entités faibles et des divinités, (…) », quelle est en fait ta position religieuse, ta croyance religieuse exactement ?
Dans ma jeunesse, ma génération a été gavée de christianisme et de religion à l’école. Cela a allumé une flamme impie à l’intérieur de moi, qui m’a fait graver une croix inversée sur ma peau au-dessus du cœur. Satan a toujours été plus proche de mon cœur que Dieu. Je refuse de suivre et de servir les saintes divinités. Je suis ce que je suis, un individu libre. Aucun homme, ni Dieu ne se tiendra devant moi. Ceci reste pour moi essentiel.

Qui est Thomas Sømme qui t’a aidé vocalement dans les chœurs supplémentaires sur les plages 4 et 6 ?
C’est un frère de metal et un fan de longue date de Limbonic Art. Lorsqu’il a exprimé son rêve de chanter avec moi lors d’un prochain événement, je lui ai accordé cette opportunité. C’est un véritable vétéran de guerre de la scène metal norvégienne, et comme le morceau #4 nommé « Vir Triumphalis » traite du sujet de la guerre, je l’ai trouvé très approprié. Il apparaît également dans les chœurs de « The Wrath of Storms ».

Pourquoi as-tu toujours recours à des programmations de batterie pour les parties de batterie chez Limbonic Art, et ce, depuis le début du groupe ? Est-ce plus simple de travailler ainsi, du processus de composition à celui d’enregistrement ? Tu n’as jamais pensé à travailler avec un vrai batteur ou à enregistrer des pièces de batterie acoustique ? Il y a de bons batteurs de (black) metal en Norvège tout de même ? (sourires)
Au début de Limbonic Art, nous avons écrit une lettre à Hellhammer (Mayhem, Arcturus) pour lui demander de nous rejoindre. Comme nous n’avons pas eu de réponse, nous avons décidé de continuer à l’époque de programmer la batterie. La plupart des batteurs talentueux sont occupés dans leurs propres projets/groupes, donc difficile de faire fonctionner les choses. Je présume que c’est devenu une tradition de tout programmer à la place d’une vraie batterie, depuis le temps… (rires)

Entre 2024 et vos débuts avec Limbonic Art, les technologies ont beaucoup évolué cependant, en particulier dans le matériel musical et le matériel électronique. Par rapport à 1997, travailles-tu avec la même méthode et le même matériel sur ordinateur et en studio pour créer ta musique et mixer le tout à la fin ?
Non, au début, c’était très différent d’aujourd’hui. La procédure est devenue plus exigeante en temps. Certaines des technologies que nous utilisions à l’époque sont désormais complètement dépassées et inutiles. De nos jours, il est beaucoup plus facile et plus rapide de réaliser un enregistrement. Les fichiers peuvent être envoyés et partagés en ligne ; nous n’avions pas cette opportunité à l’époque. Je ne suis pas tellement amateur de technologie moderne et d’équipement électronique, mais j’ai appris que cela peut être un outil précieux avec lequel travailler.

Avant de conclure, es-tu resté en contact avec Samoth (Emperor, The Wretched End, ex-Zyklon…) qui avait signé Limbonic Art à ses débuts en 1996 sur son propre label Nocturnal Art Productions et avec qui tu as joué dans Zyklon dans le passé ? Nous ne lui avons pas parlé depuis son dernier album avec The Wretched End à vrai dire…
Oui, nous avons encore des contacts de temps en temps…

Enfin, envisages-tu de redonner quelques concerts de Limbonic Art en live comme tu l’avais fait par le passé à vos débuts à la fin des années 90, ou comme Darkthrone le fit à ses débuts, et puis une rare fois au festival allemand Wacken Open Air en 2004 si ma mémoire est bonne, mais uniquement avec Nocturno Culto, accompagné de Satyr (Satyricon), sans Fenriz, pour une occasion unique ?
Non, ces jours sont révolus depuis longtemps. J’ai complètement perdu l’intérêt de monter sur scène et de jouer en live.

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