NOIRSUAIRE : The Dragging Poison

Souvenez-vous du black metal des origines, à une époque où le style était moqué par une énorme partie de la scène ! Trop bruyant, trop bordélique, mal produit, trop satanique, pas assez technique, blindé de scandales, de décès, bref le vilain petit canard du metal… Et petit à petit, le genre s’est diversifié, est parti dans de multiples directions, pour devenir un style à part entière. Darkthrone, Mayhem, Immortal, Enslaved, Dimmu Borgir, Forteresse, Impaled Nazarene, Summoning , Enthroned , Emperor, Saytiricon, Gorgoroth, Seth, Forteresse, Himminbjorg, Blut Aus Nord, Deathspell Omega, etc. : tous font partie de la galaxie black metal , mais pour autant aucun ne ressemble à un autre. Le black metal s’est fait tour à tour folklorique ou thrash (hérité de Bathory), atmosphérique, symphonique, mélancolique, féminin même (Astarte, Bethlehem, Myrkur, Sylvaine…), post black de nos jours, mais il demeure plus ou moins en marge du reste de la scène, à quelques exceptions près (Cradle of Filth par exemple). Certains groupes sont devenus énormes, d’autres tapis dans l’ombre, préférant la confidentialité, mais tous ont revendiqué une approche différente de la musique. Malgré l’explosion mondiale du genre il y a trois décennies maintenant, d’irréductibles musiciens reviennent toujours aux bases du black metal, à sa violence intrinsèque, refusant ce qui pourrait rendre le style acceptable, ne gardant que l’essence même des débuts avec ses codes. L’artiste N de Noirsuaire originaire de l’Ariège, terre où coula jadis le sang des hérétiques Cathares, fait partie de ces musiciens. Fondé en 2023, ce one man band propose un black metal pur et dur, voire dur et dur, comme en atteste son premier véritable album : The Dragging Poison. [Entretien réalisé avec N (chant, instruments) par Dave Saint Amour – Photos : DR]

Pourquoi avoir fondé Noirsuaire ? Combler un vide ? Réaliser un rêve ? Expulser un besoin de créativité ? Et pourquoi jeter ton dévolu sur l’art noir qu’est le black metal ?
Il m’arrivait de jouer d’une guitare qui traînait chez moi et certains riffs sont sortis. Ils me plaisaient suffisamment pour les développer et sont devenus deux chansons. Pourquoi du black metal ? Pour la simple et bonne raison que c’est un style que j’aime et écoute beaucoup mais c’est aussi le seul style de musique que j’arrive à composer. En échangeant avec Agravh, il s’est proposé pour se charger de la batterie. Le résultat m’a plu mais il m’a fallut très longtemps pour trouver la motivation de travailler sur le chant. Jusqu’au jour où j’ai réussi à concrétiser cette partie délicate. Ainsi est née la première démo deux titres de Noirsuaire.

L’anonymat de N est-il une façon de rester dans l’ombre ? Ou bien un hommage à d’autres grands noms du black qui refusaient d’apparaitre en pleine lumière ?
Tout simplement parce qu’on se fiche totalement de savoir qui est derrière un one man band aussi obscur. J’ai un profond dégout pour notre époque où tout le monde tend à se mettre en avant , au centre de l’attention et des conversations. Je vomis l’égocentrisme rampant et suintant de l’époque actuelle, ce trait profondément détestable qu’on les gens à commencer leurs phrases par « Moi Je », à aller parler à quelqu’un pour avoir une occasion de parler d’eux et toujours tout ramener à eux. Ce qui compte c’est Noirsuaire, sa musique et son concept. La personne derrière, qui s’en soucie ?

Après plusieurs EP, titres et même des reprises, Noirsuaire signe enfin son premier Long Play sur Osmose Productions, un label culte français dans le genre… Comment s’est fait ce deal ? As-tu démarché son directeur Hervé ? Ou bien est-ce lui qui est venu à toi ? Et d’ailleurs , cela fait quoi de voir ton nom associer à côté de ceux légendaires que sont par exemple Immortal, Enslaved, Impaled Nazarene, ou Marduk ?
J’avais déjà approché Osmose Prod. comme d’autres labels quand j’avais enregistré le EP précédent mais ils n’avaient pas accroché sur la musique de celui-ci. Pour l’album, je me suis remis à démarcher quand j’avais quelque chose que je jugeais assez bon pour être soumis à l’intention des labels. Ce coup-ci, Hervé m’a répondu « bon là c’est une tuerie ! » et m’a proposé un contrat dans la foulée. La proposition d’Osmose fut de loin la meilleure que j’ai reçue et correspondait non seulement à ce que je cherchais chez un label mais dépassait largement mes attentes. Au delà du fait d’être sur le label qui possède le meilleur back catalogue du black metal, je suis extrêmement content d’être logé chez une enseigne de passionnés aussi efficaces, prônant une philosophie saine quand il s’agit de choisir des groupes. 

Venons en à ta musique. J’ai l’impression que ta vision du black metal est celle des origines, celles des Mayhem, Immortal, Darkthrone… Partages-tu cet avis ? Est-ce que c’est l’énergie brute des débuts de ce genre musical t’attire ?
Je dis souvent que le son et la musique de Noirsuaire sont volontairement rétrogrades dans le sens où j’ai plus tendance à trouver satisfaction et inspiration dans l’écoute de vieux albums plutôt que dans des sorties plus récentes même si il y en a évidemment qui me plaisent. Il serait difficile et réducteur de dire que l’énergie brute des groupes que tu as nommé m’inspire car cela va bien au delà de la musique. Aux références que tu as citées je peux ajouter la scène française des années 1990 qui a eu un sacré impact sur Noirsuaire, ce qui se ressent d’ailleurs très bien.

Ton chant est relativement agressif , j’aime cela. Mais je trouve que les passages quasi parlés, notamment sur le premier titre, bien placés pour aérer sa violence. J’y ai vu un petit hommage à certains aspects de Forteresse, nos cousins du Québec d’ailleurs (notamment sur le titre Où nous allons). D’où t’es venu cette idée ?
Merci là aussi pour la comparaison flatteuse. Même si je ne saurais réellement y répondre car le chant est ce qui vient en dernier dans le processus de composition. J’ai eu cette idée, l’ai testée, ça m’a plu. Aussi naturel que ça. 

Quels thèmes se dégagent de The Dragging Poison ? Aux vues des titres, on se doute qu’on ne va faire dans la gaudriole, mais peux-tu nous en dire plus ? Quel message entends-tu faire passer ?
Il n’y a aucun message que je cherche à faire passer. Je suis profondément passionné par les vieilles légendes, l’ancien folklore sombre, les croyances ancestrales et leurs manifestations. Le thème central est le vampirisme et je me doute que ça peut sonner très ringard mais c’est un sujet qui me fascine depuis l’enfance. D’abord créée par la peur, cette fascination s’est nourri d’attirance comme de peur, comme un arachnophobe serait attiré par des araignées. Les thèmes sont évidemment éloignés de ce qu’on peut retrouver dans les albums de Cradle Of Filth.

Tu es prolifique en matière de composition. Est-ce dû à une insatiable besoin de sortir de la musique de ton être ? D’ailleurs , est-ce facile pour toi de créer de la musique ?
Il y a des périodes où je suis inspiré et où les mélodies et les chansons me viennent très facilement et j’avais cette fâcheuse tendance à composer, enregistrer et sortir ça dans la foulée car je détestais voir des chansons dormir. D’où le nombre de sorties de Noirsuaire en si peu de temps. De plus, je suis très fan du format demo et c’est pour ça que pendant longtemps je n’ai pas voulu sortir d’album. Mais en contrepartie, il y a des sorties que je regrette car justement faites dans la hâte et dans lesquelles il y a des riffs qui n’auraient jamais du voir le jour.

Hormis la batterie, tu t’occupes de tout dans Noirsuaire. Je sais que tu cherches des musiciens pour proposer ta musique en live. Où en est ta quête de complices ? Pourquoi avoir voulu sauter le pas du concert d’ailleurs ?
Bonne question. Noirsuaire n’a pas été créé pour les concerts mais il m’arrive de recevoir des propositions qui me poussent à entrevoir la possibilité de faire du live et donc imaginer à quoi pourrait ressembler un concert de Noirsuaire si les bonnes conditions étaient là. Mais ça n’a que peu d’importance, les concerts. Déjà que je n’accorde que très peu d’importance à Noirsuaire dans ma vie. Comprendre que ça n’est pas quelque chose qui m’occupe beaucoup, même mentalement. Juste de la musique que je fais pendant mon temps libre, sans la moindre contrainte ou discipline. Autant j’ai reçu de très bonnes propositions pour du live, je n’ai reçu que des candidatures foireuses pour ce qui est des musiciens. Etant responsable de Noirsuaire dans sa totalité, je n’ai clairement pas envie de recruter des gens qui vont se contenter de rejouer ma musique à la note près mais qui vont clamer partout que c’est « leur » groupe, qu’ils sont signés sur Osmose etc… Ce genre d’individus n’étant que de misérables petits poulets boiteux qui se prennent pour des faucons.

Dans l’interview que tu avais accordé à notre ami Malphas et son excellent et hélas disparu Antre des Damnés, tu affirmais avoir enregistré le chant de Black Flame of the Unholy Tradition à 666 mètres d’altitude. As-tu eu recours à ce procédé pour The Dragging Poison ?
Alors, petite erratum, c’est le chant de la toute première démo qui a été enregistré ainsi. Et non pour l’album ça n’a pas pu être possible ou même envisageable.

L’album compte une superbe interlude joué à l’orgue… Que représente cet instrument pour toi ?
Un noble instrument que ça soit sur les plans sonore que visuel. Mais au delà de sa beauté sonore, l’importance de la présence de cet interlude réside dans le fait que c’est mon fils qui joue.

The Dragging Poison sort en CD mais aussi en vinyle, ce qui ne pourra que mettre en valeur l’artwork. Sachant que tu es également très présent sur Bandcamp, fais-tu partie de ces nostalgiques qui refusent d’enterrer le support physique ? D’ailleurs, plusieurs de tes œuvres sont sorties en K7, un support définitivement associé à l’underground , tu restes un amoureux de ce format ?
Le format physique est à mes yeux indissociable de la musique metal. Je peux écouter un album sur Youtube ou Spotify pour des raisons pratiques et immédiates mais il me faut l’album en CD (c’est le format que je préfère). Et si l’album est exceptionnel, j’achète même les autres formats. Je crois que je dois avoir 9 versions de « Like An Ever Flowing Stream » de Dismember par exemple ! Par conséquent il m’est impensable que ma musique ne sorte pas au format physique. Par principe et honnêteté. Et pour le moment, ça se passe plutôt bien. Je trouve toujours aussi fantastique que mes sorties aient suffisamment intéressé des labels pour qu’ils investissent de leur temps et leur argent pour que ça sorte en physique, d’autant que ce sont les labels qui se sont proposés. Noirsuaire aurait très bien pu se cantonner à ne sortir que des démos au format cassette car je suis très fan de ce format qui n’est pourtant pas le plus qualitatif : un son aléatoire qui vieillit à chaque écoute, une jaquette toute petite. Mais je l’adore. J’y trouve une ressemblance avec un petit grimoire.

Je te laisse le mot de la fin et te remercie pour ta disponibilité !
Je tiens à te remercier sincèrement d’avoir choisi d’interviewer Noirsuaire et d’y consacrer ton temps qui est précieux, je n’en doute pas. Egalement ravi de savoir que The Dragging Poison t’a plu.

The Dragging Poison - NOIRSUAIRE
NOIRSUAIRE
The Dragging Poison
Black metal
Osmose Productions

En complément de l’interview avec son principal intéressé alias N, l’homme derrière Norsuaire, il nous fallait bien passer au crible à présent cet excellent premier LP baptisé The Dragging Poison. Paru fin 2025 chez Osmose Productions, force est de constater que les arcanes du black metal n’ont rien de secret chez l’artiste ariégeois !

Et aucune fioriture ici, si ce n’est un intermède à l’orgue (« Withering Veins » joué par le fils de N), aucun compromis hormis un passage chanté qui fait penser à du Forteresse sur « Trance of the redless Bone » , aucune volonté d’attirer un auditoire différent. Aucun compromis ! Pur et dur ! The Dragging Poison, une référence à la morsure du vampire, ce poison qui traine la victime dans les ténèbres, , c’est 7 brûlots de pur black metal , fonçant à 200 à l’heure, sans ralentir , sans pitié pour l’auditeur , 7 titres portés par un chant hurlé tout droit surgi de l’enfer, une batterie supersonique et des guitares râpeuses, méchantes, un retour aux origines, à Deathcrush de Mayhem , à Battle in the north d’Immortal voire à Under the sign of the Black Mark de Bathory ! Noirsuaire avait déjà donné un avant goût de son amour du black metal avec Flame of the Unholy Tradition, son EP de 2024 , mais avec ce premier véritable album, sorti chez Osmose Productions, il revoit à la hausse tous ses standards, que cela soit au niveau du son, bien plus incisif, de la construction des titres , plus complexes malgré une apparente sensation de simplicité et même de le l’environnement pictural ! La pochette ou l’artwork de David Thiéré feront peut être sourire certains , mais là aussi, N n’entend pas galvauder son black metal sur un quelconque appel à la bienséance !

N s’est  clairement fait plaisir en enregistrant la musique qui lui parle et qui est en lui depuis de nombreuses années , en se moquant des modes et du qu’en dira-ton ?. Et ce jusqu’au boutisme rejaillit sur tout l’album , une fois l’introduction passée ; un déferlement brutal qui parlera à ceux qui ne voit dans le black metal que son aspect primitif, primitif dans le sens de « premier » ! Mais au delà de la brutalité sonore, N sait surtout composer de très bons morceaux capable de réunir les fans de la première heure, de leur donner leur dose de sensations fortes. Porté par un chant extrêmement agressif, hurlé et quasi mystique (l’album ne contenant pas les paroles et ce sera donc à l’auditeur de chercher à percer leur mystère par une écoute attentive et intensive), The dragging Poison peut facilement en remonter à une très grande partie de la scène black metal , d’autant plus qu’à la recherche d’un line up scénique, Noirsuaire cherche à s’exprimer en live.

Sorti à l’aune de cette nouvelle année (le 26 décembre 2025), The Dragging Poison est un disque qu’il faut écouter, assimiler et surtout prendre pour ce qu’il est vraiment : un vibrant hommage à une scène qui fut balbutiante, choquante mais riche ! N a parfaitement su en saisir l’essence ! A vous de vous emparer de son art ! [David Saint Amour]

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