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SEPTICFLESH
Back to the primitive

A l’affiche du Hellfest 2022, les maîtres du death metal orchestral effectuent un superbe retour en studio avec un onzième album au titre antinomique, deux ans après leur album live symphonique enregistré à Mexico qui achevait leur seconde histoire avec un label français, Season of Mist, après l’ère Holy Records des années 90. Malgré un retard d’un an à l’allumage pour les raisons sanitaires que nous avons tous connues et comprenons, son précieux chanteur/guitariste mais aussi parolier, nous dit tout sur Modern Primitive et l’actualité de Septicflesh, lui qui se fait si rare désormais sur scène mais aussi en interview, généralement tapi dans l’ombre de la célèbre formation hellénique… [Entretien par Skype le 07/04/2022 avec Sotiris Anunnaki Vayenas (guitare, chant clair, paroles) par Seigneur Fred – Photos : DR]

Tout d’abord, comment vas-tu car il est rare de pouvoir t’interviewer d’autant plus que tu ne te produis que très rarement sur scène depuis déjà plusieurs années, même si l’on avait pu te voir sur votre dernière publication : l’album live et vidéo Infernus Sinfonica MMXIX pour lequel tu avais fait spécialement le déplacement jusqu’au Mexique en 2019 ? C’est donc un grand honneur de s’entretenir avec toi de nouveau car ça fait un bail… Généralement ce sont tes camarades, Spiros alias « Seth » ou son frère Christos, qui s’y collent et répondent à mes nombreuses questions… (rires)
Je te remercie et vais bien. Alors c’est bien, ça change un peu pour toi ! (rires) C’est vrai que ce show fut une expérience incroyable et très spéciale, à la fois pour nous tous, le groupe, et les fans, oui, comme tu dis, mais aussi tout particulièrement pour moi parce que je ne suis plus Septicflesh en tournée. Alors, c’était vraiment spécial. Cette fois-là, je devais forcément me joindre et les accompagner afin d’être là, à Mexico, avec tout l’orchestre symphonique sur scène ce qui n’avait jamais été fait. C’était vraiment quelque chose. On a donc décidé de le capter en son mais aussi de le filmer en entier. C’était l’occasion d’enregistrer un concert de Septicflesh tous ensemble accompagné d’un vrai orchestre sur scène. On voudrait justement réitérer cette expérience en Europe mais ce n’est pas si simple.

 La dernière fois, Chris m’avait d’ailleurs confié qu’à l’origine vous cherchez à faire cela chez vous, à Athènes, dans un théâtre avec là aussi un orchestre, mais que c’était finalement très compliqué et coûteux, et qu’il y avait encore des réticences aujourd’hui à enregistrer un show symphonique en Grèce…
En effet, c’est encore en projet, mais on le refera ailleurs sinon en Europe. Il existe tant de lieux géniaux et prestigieux. Cela peut avoir lieu à Paris ou dans une autre grande ville européenne… Il faut que ce soit spectaculaire et que nos fans européens puissent facilement venir. Disons que c’est toujours plus facile à la maison, en Grèce, et même en Europe. Pour Infernus Sinfonica XIX, ce fut vraiment très différent et spécial car dès que tu pars en Amérique, tout est un peu plus compliqué quand même : le voyage, le matériel, l’organisation sur place, etc.

Cet album live marqua aussi la fin de votre collaboration avec le label français Season of Mist… Quel souvenir en gardes-tu de cet évènement ?
Oui. Il y a eu plusieurs répétitions les jours précédents. On a beaucoup travaillé sur ce concert qui a été enregistré en une seule prise, lors d’un seul soir. En fait, on était très anxieux car on se demandait ce qui allait en ressortir et ce que ça allait donner. Mais tout s’est bien passé finalement.

Personnellement, j’avais bien aimé le show, et le fait que tu sois présent. Si ma mémoire est bonne, tu étais très statique par contre et ne jouais pas du tout de guitare, pourquoi ?
Ouais, parce qu’il y a déjà notre second guitariste Psychon qui joue déjà sur scène au côté de Chris dans Septicflesh. Et puis on était suffisamment nombreux sur scène, niveau matériel, etc. C’était même un peu serré malgré tout sur cette grande scène à Mexico, et je devais me focaliser sur mon chant. Trois guitares, ça aurait peut-être compliqué les choses à sonoriser live avec l’orchestre…

D’ailleurs, j’ai constaté que Psychon apparaît sur les nouvelles photos promotionnelles pour votre onzième album studio Modern Primitive. Vous êtes au nombre de cinq. Cela signifie-t’il qu’il fait complètement partie de Septicflesh à présent ?
Oui, absolument. Il était déjà notre second guitariste live dans le groupe depuis 2008, mais là, après cet enregistrement live symphonique justement, on a décidé de l’intégrer entièrement dans Septicflesh. C’est donc un membre permanent officiel du groupe. Il s’est toujours donné à cent pour cent avec nous. Il était donc temps.

Psychon a-t’il participé à l’enregistrement des guitares sur ce nouvel album pour autant ?
Il a assuré quelques parties, comme par exemple sur le titre « Coming Storm » dont le riff est de lui, mais la plupart des guitares que tu entends sur Modern Primitive sont les miennes en fait. Je joue la majorité. Chris a ajouté ses parties rythmiques, puis, bien sûr, ses orchestrations mais comme il est très occupé par toutes les orchestrations et les arrangements qui nécessitent une personne à part entière, les guitares sont donc de ma responsabilité. Disons en résumé que quand tu écoutes l’album, c’est moi, alors qu’en live, c’est Psychon et Chris qui travaillent ! (rires)

Vis-tu toujours à Athènes d’où Septicflesh est originaire, et, sans indiscrétion, est-ce à cause de tes obligations professionnelles en tant que banquier, que tu ne tournes plus avec le groupe depuis une dizaine d’années ?
C’est vrai, mais je ne suis plus banquier actuellement. Durant un temps, en effet, ce travail de bureau m’empêchait de partir en tournée.  A présent, je ne le suis plus. Sinon, je vis à Patras (Ndlr : au nord du Péloponnèse) désormais et non plus à Athènes où je suis revenu cependant plusieurs semaines

Ah ! Donc tu pourrais revenir jouer sur scène et partir en tournée cet automne avec le groupe alors ?
Ouais, pourquoi pas, peut-être. La tournée est en train de se monter. On va se produire d’abord rapidement en France, notamment au festival Hellfest 2022. Mais j’ai aussi beaucoup d’obligations…

Si l’on revient à votre planning d’enregistrements live et studio incluant le nouveau, finalement l’enchaînement de ces sorties n’a pas trop été perturbant pour vous malgré l’épidémie de covid-19 car vous avez pu préparer et travailler sereinement sur Modern Primitive en studio durant ces deux dernières années ?
Hum… Tu sais, disons que ce ne fut pas le meilleur, mais cela aurait pu être pire, en effet. C’est dans une situation d’entre-deux, et cela a décalé de près d’un an la sortie de notre nouvel album car on aurait aimé sortir Modern Primitive plus tôt… Nous avons dû revoir nos plans après la signature avec Nuclear Blast en 2019. On a écrit, composé, puis enregistré l’album. Mais les restrictions sanitaires et les différentes mesures n’ont pas facilité les choses qui ont pris plus de temps entre chaque prise, à chacune des sessions d’enregistrement dans notre home studio à Athènes. On a fini tout de même et pu compléter par les nombreux arrangements. On a changé de matériel aussi en studio. D’un autre côté, les chansons ont eu tout le temps de mûrir et d’aboutir au résultat que tu as maintenant. Nous avons eu diverses opportunités et points de perspective pour finaliser les chansons dans nos têtes et en studio. On a donc pu rajouter des éléments, tranquillement. Durant plusieurs semaines, j’ai pu enregistrer un maximum de guitares, puis mes parties de chant (clair). Tout a été boosté ensuite par chacun d’entre nous, Seth, Chris…. Notre batteur, Kerim Lechner, a été en Suède pour enregistrer ses parties quant à lui avec Jens Bogren. Au total, on a utilisé trois studios d’enregistrement.

Ce n’est pas la première fois que vous bossez avec le producteur suédois Jens Bogren d’ailleurs ?
On avait été vraiment impressionné sur le précédent album. C’est donc la seconde fois, après Codex Omega que l’on travaille ensemble. On voulait continuer cette collaboration. C’est un producteur très talentueux. On voulait qu’il supervise complètement la batterie.

Et une nouvelle fois, les orchestrations ont été réalisées à Prague…
Oui, exactement. Les orchestrations ont été enregistrées pour diverses raisons avec l’orchestre philarmonique de Prague, sous la direction d’Adam Klemens (Blind Guardian, Dimmu Borgir, Epica…).

Pour les chœurs, vous avez fait appel à la chorale grecque Libro Choro, pour les chants d’enfant alors que sur votre album Titan en 2014, c’était celle de Prague. Cependant, sur les photos officielles de Libro Choro, ses membres semblent plutôt des adultes que des enfants… ?!
En fait, oui, il y a plusieurs chorales Libro Choro. Il y en a une avec des adultes, en effet, et une autre avec des enfants. On n’a pas systématiquement recours à ce type de chants, c’est assez rare d’ailleurs chez d’autres groupes. Là c’est bien la chorale grecque Libro Choro composé de jeunes éléments que l’on entend sur Modern Primitive. Ces jeunes voix apportent un certain caractère d’innocence sur l’album, je dirai. Et aussi, plus de profondeur, de relief, en fond. Mais à vrai dire, on avait déjà commencé à utiliser quelques chœurs d’enfants de l’Orchestre Internationale de Prague à partir de notre album The Great Mass sur la chanson « The Vampire from Nazareth » en 2011. Oh mon dieu, déjà, que le temps passe vite…

A propos des paroles de Modern Primitive, est-ce toi qui t’es chargé de tout l’écriture ou bien Spiros « Seth » Antoniou, ton principal chanteur en charge des growls alors que toi tu ne chantes que les parties en chant clair ?
J’écris toujours tous les textes en fait. C’est un chemin que l’on suit depuis longtemps au sein de Septicflesh. Mais je dois dire que j’ai eu plusieurs idées directrices, servant de guides, fournies par Seth. C’est toujours une bonne collaboration entre lui et moi. Il m’a aidé sur beaucoup de chansons. Il faut ensuite qu’il y ait une écriture fluide et facile pour lui afin de les chanter, et communiquer. Il m’aide toujours ainsi à les rendre compréhensible, plus audible, car la plupart des chants étant criés (growls), ça doit rester pour autant compréhensible malgré tout. (rires)

Et l’artwork de Modern Primitive, en fait, est signé une nouvelle fois de Spiros « Seth », je suppose ?
Oui. Septicflesh est comme une grande entreprise où l’on fait tout nous-mêmes, tu sais. Moi : les guitares, les textes des paroles, et le chant clair ; Chris : les parties de guitare rythmiques et il compose toute la musique et les orchestrations, en supervisant cela. Quant à Seth, en plus de sa basse et growls, il s’occupe de tous les visuels pour le groupe : logo, pochettes, merchandising, marketing, etc.

En fait, au sein de Septicflesh, vous êtes un peu comme un « triumvirat », si je puis dire ?
Oui, exactement ! (rires)

Parlons à présent de ce titre d’album, Modern Primitive, qui constitue un antagonisme à lui seul à propos de l’évolution de l’Homme qui semble régresser. Que voulez-vous signifier par là et quel est le concept derrière ? Cela m’a rappelé l’album Primitive de Soulfly… (sourires) Mais en même temps, on aperçoit sur le nouvel artwork de Seth une séquence ADN symbolisant la composition chimique de la molécule de sérotonine (Ndlr : un neurotransmetteur dans le système nerveux central et dans les plexus intramuraux du tube digestif, ainsi qu’un autacoïde (hormone locale) libéré par les cellules entérochromaffines et les thrombocytes. La production de sérotonine a aussi été observée dans le placenta des souris et de l’humain. Elle est majoritairement présente dans l’organisme en qualité d’autacoïde. Son activité débute dans le cerveau où elle joue le rôle de neurotransmetteur impliquée dans la gestion des humeurs dont l’état de bonheur). Ce symbole chimique moléculaire est écrit précisément à droite du crâne humain qui se transforme en monstre, et là j’ai immédiatement pensé aussi à votre album Revolution DNA en référence…
Intéressante ton analyse… Il s’agit bien d’un antagonisme là, tu as raison. D’ailleurs, nous-mêmes, dans notre musique, depuis le début, Septicflesh constitue une contradiction à lui seul, étant donné que l’on mélange le metal à la musique classique symphonique. C’est ça la force de Septicflesh justement. Il s’agit donc d’une tendance récurrente chez Septicflesh qui prend forme une nouvelle fois ici à travers cet album fait de contraste et qui a pour but de t’interpeller, de capter ton attention… Il y a plusieurs éléments ici : visuels, audio, lyriques. La signification de cette contradiction ici de Modern Primitive réside dans le commentaire qui devient toxique et triste dès lors que l’on s’interroge de nos jours comment l’être humain pourra atteindre son paradis, du moins la représentation que certains s’en font dans les religions, ou bien l’enfer. Chacun a sa propre vision du paradis et de l’enfer. Nous utilisons en fait des moyens technologiques modernes pour finalement créer le paradis ou l’enfer. C’est comme un cercle vicieux : on part du stade primitif de l’Homme, physiquement mais aussi mentalement, c’est plutôt là-dessus que l’on se penche ici, à travers cette tête humaine que l’on voit. Bien sûr, il y a eu l’évolution de l’espèce humaine à travers les âges et les civilisations, mais le cerveau de l’Homme a évolué, a grossi avec le temps. Mais en même temps, quand on regarde le vrai visage de l’Homme aujourd’hui, cet esprit a régressé sur certains points, d’où cette tête monstrueuse qui n’est pas jolie.

La récente pandémie et sa paralysie sociale, culturelle, économique, a fait réfléchir beaucoup de gens sur leurs propres conditions de vie et d’existence sur notre planète. Il en ressort chez certains une remise en question, alors que d’autres ont repris les mêmes habitudes d’avant la pandémie, refaisant les mêmes erreurs ou reprenant les mêmes travers, notamment en termes de surconsommation, pollution, mais aussi dans leur quête du bonheur. Moonspell a fait en 2020 sa propre analyse sur Hermitage qui a d’autant plus fait écho à sa sortie début 2021, Dark Tranquillity aussi sur son album Moment en 2020. Vous dressez aussi ce constat à votre manière sur Modern Primitive qui contient le titre « Neuromancer », l’un de vos premiers singles, or la sérotonine est justement un neurotransmetteur, qui contribue à réguler nos humeurs, et aussi l’équilibre intestinal, pour résumer. Peux-tu nous en dire davantage sur cette chanson ?
Oui, en effet, Septicflesh a évolué mais continue aussi en prenant en compte ce qui se passe de nos jours, à travers nos sentiments et nos métaphores. Mais « Neuromancer » fait ici aussi référence à l’œuvre de science-fiction de William Gibson de 1984 : Neuromancien. C’est un style aussi que j’aime lire, la science-fiction, le fantastique, le cyber-punk, etc. C’est intéressant de noter que la (science) fiction rejoint malheureusement parfois la réalité. Ces choses-là en lien avec la dystopie nous paraissaient si loin, dans les livres ou les films (la pandémie, les guerres futuristes, etc.) mais on y est. On s’aperçoit donc que très facilement les choses peuvent arriver dans notre monde actuel. Septicflesh n’est pas un groupe non plus récent, ni non plus une chimère. On évolue et continue d’évoluer afin de réaliser des albums différents, je pense, depuis nos débuts jusqu’à aujourd’hui. Alors on change et notre regard évolue aussi en même temps. Comme on le disait précédemment, nous sommes trois principalement à la tête du groupe et sommes toujours là,  il y a des choses qui peuvent donc te paraître familières. Les connexions que tu peux y trouver avec notre album Revolution DNA sont donc tout à fait normales, naturelles, même s’il y a des différences. C’est nous. C’est une prolongation de notre passé.

Tout cela fait-il de Modern Primitive un concept album ?
Non, ce sont différentes histoires sur chaque titre. Les chansons sont différentes et Modern Primitive n’est donc pas un album conceptuel proprement dit même s’il y a bien sûr des thèmes dominants communs entre certains morceaux autour de cette dualité chez l’être humain comme le suggère le titre de l’album. Les morceaux « Coming Storm », « A Desert Throne », « Modern Primitives » sont par exemple liés, eux, bien entendu. « Neuromancer » renvoie donc à l’univers cyber-punk précédemment évoqué, etc.

Parle-moi de la chanson « Hiérophant ». Je connais l’éléphant, également l’oliphant chez J.R.R. Tolkien dans Le Seigneur des Anneaux, mais pas le « hiérophant ». C’est différent ?
(Rires) C’est un mot grec « hierophant » en fait. Il s’agit, oui, d’un prêtre dans une forme plus ancienne, primitive, de notre civilisation. C’était celui qui était l’intermédiaire entre le paradis et les enfers, dans la maison des dieux. Il avait le rôle d’être proche des gens et des prières envers les dieux. Il expliquait les mystères du sacré. Il présidait tout spécialement les mystères d’Eleusis en Grèce à l’Antiquité et introduisait les néophytes par des rites initiatiques relevant de l’ésotérisme. Dans cette chanson, voilà à quoi ça fait référence ici.

Un peu comme la prêtresse de la Pythie à Delphes dans les anciens cultes grecs ?
Oui, si on veut, mais à un autre endroit géographiquement. Mais son rôle était précisément lié aux mystères d’Eleusis, dans un autre genre et lieu. Dans notre chanson « Hierophant », le rôle du hierophant est très important dans mon histoire. Normalement, les croyants écoutent la parole du prêtre. Ici, le principal personnage dans mon histoire n’écoute pas la parole divine et s’en détourne. Aucune parole ne vient alors. Il prend ce risque. Il devient banni et n’a plus la force d’invoquer les dieux. Le feu va alors le consumer.

Musicalement, si on devait difficilement résumer ce onzième album dans la riche discographique de Septicflesh selon toi, Sotiris, comment le décrirais-tu ? Personnellement, je trouve que Modern Primitive s’inscrit dans la suite logique de Codex Omega, bien sûr, notamment dans ses orchestrations, mais aussi on y retrouve un peu de Communion avec ce côté massif et certaines atmosphères aussi, et lyriquement des connexions avec Revolution DNA comme je le disais. J’ai ressenti les mêmes frissons qu’en 1999, ou 2008 lors de votre retour. Qu’en penses-tu ? Avais-tu une certaine vision avec tes camarades Chris et Seth cette volonté d’aller dans cette direction avec ce nouvel album et premier chez Nuclear Blast ?
(Rires) Tu sais, en général, quand on crée, on ne raisonne pas ainsi, on ne planifie pas les choses comme ça. On part d’une page blanche, on y met nos différentes idées, puis on construit à partir de cela au fur et à mesure avec ce qu’il y a de plus fort potentiellement et que l’on ressent, pour obtenir les chansons qui évoluent aussi avec le temps, comme là où nous avons pu prendre notre temps car on savait qu’on ne pouvait partir aussitôt en tournée l’an passé. On travaille beaucoup dessus, et voilà en résumé comment un nouvel album se fait. Les choses se font vraiment de manière organique, et non sur des éléments statistiques du passé, ou autres. Bien sûr, Modern Primitive s’inscrit dans la lignée des deux ou trois derniers album de Septicflesh : Codex Omega, Titan, The Great Mass. Pour la comparaison avec Communion, je vois ce que tu veux dire. Même s’il n’y a pas de lien direct, tu peux y retrouver certaines mêmes accroches ou émotions qui attirent ton esprit. Les chants aussi, peut-être, et il y a un retour du chant féminin également. L’impression générale que j’en ai, aujourd’hui, je dirai, est que là, le nouveau matériel est surtout plus heavy encore que le précédent album Codex Omega. Communion contenait un peu tout ça, dans sa constitution, avec des mélodies qui peuvent se rapprocher de Modern Primitive. Les chants clairs sont plus en avant. La fin de l’album est définitivement plus heavy aussi, très death metal.

Dernière question : quand tu regardes dans le rétroviseur sur la discographique de Septicflesh, et on parlait encore de Revolution DNA tout à l’heure. Ce fut un album très novateur, différent, et assez audacieux à l’époque, à la frontière du dark et électro metal en vous éloignant du death ou gothic metal. En fait, c’était un peu votre Host à vous comme Paradise Lost, ou le black album de Metallica, et commercialement vous avez pris un gros risque. Ce disque a changé pas mal de choses. Ce fut un grand pas en avant à l’époque pour vous, je pense, non ?
Je crois que cet album a surpris pas mal de temps à l’époque, en 1999/2000. C’était assez novateur, tu as raison, et nous non plus on ne savait pas trop à quoi s‘attendre. Mais si on se souciait à l’avance de ce que les gens attendent, ou n’attendent pas, on avancerait pas et on ne ferait rien ! (rires) On n’avait pas peur d’être différent, car nous sommes différents de toute manière, ça nous va bien. J’en suis encore satisfait à cent pour cent, c’est d’ailleurs l’un de mes albums favoris de Septicflesh. Revolution DNA est né de notre inspiration à cette période, donc ce fut assez naturel de faire ça à ce moment-là. Certains ont eu peur que nous délaissions pour toujours le metal par la suite alors que les guitares et qu’il y avait des voix gutturales encore même si moins avec la mienne. On a donc suivi notre inspiration de l’époque, ce que l’on avait dans notre cœur. On ne s’est pas dit : « attention ! », mais plutôt du genre « et pourquoi pas ? »… (sourires)

CHRONIQUE ALBUM

SEPTICFLESH
Modern Primitive
Death metal symphonique
Nuclear Blast

 

 

Les ténors grecs du death metal orchestral publient Modern Primitive, un onzième album studio au titre à la fois antinomique et du coup énigmatique. Mais aujourd’hui, que peut-on encore attendre honnêtement de cinq musiciens au sommet de leur art capté live à Mexico avec l’orchestre symphonique local en 2019 (cf. Infernus Sinfonica MMXIX / Season of Mist) ? Une qualité irréprochable ? Bien sûr. Une maîtrise totale ? Assurément. Un savoir-faire ? Indéniablement. Des émotions ? Certainement. De l’innovation ? Oui et non, disons là juste ce qu’il faut pour ne pas lasser ni perdre les fans historiques. Si ce Modern Primitive s’inscrit dans la suite logique de Codex Omega paru il y a déjà cinq ans, il va encore plus loin dans les atmosphères et la puissance. Même son guitariste/chanteur et principal auteur, le précieux mais plus rare à la scène Sotiris Vayenas, nous a confié trouver Modern Primitive plus heavy que son prédécesseur, c’est vous dire ! Le résultat de leur intense travail a été enregistré, sonorisé, et mixé dans trois studios différents (Athènes pour les parties metal hors batterie et orchestrations et la chorale Libro Coro, en banlieue de Stockholm pour la batterie justement en Suède chez Jens Bogren (Amon Amarth, Opeth, Paradise Lost, Kreator, Ihsahn, etc.), et Prague pour les chœurs et son orchestre philarmonique) malgré une pandémie entre-temps, retardant quelque peu la sortie de ce nouvel opus. « The Collector » nous met directement dans le bain, après sa petite intro méditerranéenne avec ses violons et son bouzouki. Rassurés, nous le sommes par les guitares et orchestrations écrasantes et les growls de Spiros « Seth » Antoniou, en pleine possession de son organe vocal. La petite mélodie rappellerait presque un passage de la B.O. du Bon, La Brute, et le Truand d’Enio Morricone, qu’empruntent les Four Horsemen à chacun de leur concert, mais non il s’agit bien de Septicflesh avec un superbe pavé comme entrée en matière. Le single « Hierophant » continue de nous plonger un peu plus dans les ténèbres et les antiques mythes du quintet grec (le guitariste Psychon a été enfin intronisé comme cinquième membre officiel, lui qui accomplit un sacré travail live depuis des années déjà). Ce que l’on constate, c’est le retour du chant clair toujours assuré par le maître Sotiris Vayenas, si rare à la scène mais si précieux dans l’écriture des paroles et des voix claires. Il y a un côté relativement immédiat comme pouvait l’être Communion ou bien Revolution DNA. Septicflesh va ici à l’essentiel et mise sur des refrains catchy, un peu à la « Anubis »… « Self Eater » dévore un peu plus nos âmes et aussi nos esprits charmés par ces chœurs et rares chants féminins assurés par une certaine Fany Melfi (exit depuis longtemps Natalie Rassoulis avec qui le groupe n’est plus en contact et se lasse de la question : « à quand un éventuel retour de la belle diva grecque ? » comme à l’époque de The Fallen Temple). Alors que la légère intro tout en finesse de « Neuromancer », titre inspiré de l’univers cyber-punk de l’écrivain William Gibson contrebalance les growls à venir du terrible bassiste/chanteur Seth, les riffs pachydermiques et la section rythmique musclée à la Gojira achèvent notre descente aux enfers grecs, perdus quelque part entre le Tartare et le Thanatos… Le refrain fait mouche, Septicflesh arrive encore à nous accrocher, et ça, c’est la recette clé du trio infernal composé des fondateurs Sotiris Vayenas et des deux frérots Antoniou. Christos d’ailleurs, en charge des guitares rythmiques mais aussi et surtout des orchestrations, excelle avec l’expérience, et n’en fait ni trop, ni pas assez. Le dosage des riches orchestrations signés du fameux Orchestre Philharmonique de Prague, des chœurs sur les parties metal est tout simplement parfait. Sur « Coming Storm », né non pas de la cuisse de Jupiter mais d’une idée de riff composé par le guitariste Psychon, on navigue dans du Septicflesh plus classique et un peu pompeux, mais la tempête passe vite et le break où l’on croit entendre un instant le chant d’une sirène dans la mer Ionienne, tel Ulysse dans l’Odyssée, nous permet de prendre une respiration avant d’être avalé par le mastodonte qu’est devenu Septicflesh durant ses (presque) trente ans d’existence. Le final avec l’intervention de Sotiris Vayenas magnifie un peu plus une chanson de prime abord classique, mais riche comme Crésus. La force du combo athénien réside bien sûr toujours dans ses contrastes saisissants issus d’un savoir-faire musical et d’arrangement indéniable, pompeux dirons certains, génial diront les fans. La seconde partie de l’album s’avère encore plus heavy avec un « Psychohistory » lourd à souhait, les racines death metal n’ayant finalement jamais disparues chez nos amis grecs, et une chanson-titre qui fait passer Metallica pour des amateurs sur son premier S&M car là, le mixage metal/musique classique en impose vraiment, se faisant tout en symbiose, sans forcer. Entre-temps, le splendide « A Desert Throne » nous envoie peut-être au sommet de Modern Primitive, où les guitares prennent un temps le dessus sur les diverses voix. On ressent presque le groove d’A Fallen Temple ou d’un Communion. Enfin, « A Dreadful Muse » achève sur des parties de guitares plus innovantes et très metal, avec des orchestrations moins grandiloquentes, tout en subtilité, avec une fin presque en apothéose. Ainsi, les muses ont visiblement inspiré nos amis grecs que l’on suit depuis tant d’années, de leurs débuts chez Holy Records et leurs albums cultes Mystic Places of Dawn, Ophidian Wheel. Pour les fans, ne manquez pas les trois chansons en bonus : « Salvation », « The 14th Part », et une version orchestrale de « Coming Storm ». Reste maintenant à a attendre un prochain album de Chaostar et les fans seront aux anges ! [Seigneur Fred]