THE ETERNAL : Spleen international

Si The Eternal, gang australien formé en 2003, possède déjà derrière lui un long passé avec pas moins de six albums et deux EP, il connaît un véritable bain de jouvence depuis 2020 grâce à l’arrivée de Jan Rechberger, batteur d’Amorphis, et Niclas Etelävuori, bassiste de Flat Earth et ex-Amorphis. Le résultat réside dans ce nouvel opus Skinwalker, bien ancré dans l’esprit du metal finnois aux ambiances sombres et dérangeantes. [Entretien avec Jan Rechberger (batterie) par Pascal Beaumont – Photos : DR]



Tu es le batteur d’Amorphis depuis 2003 mais aussi celui de The Eternal depuis 2020. Comment t’es-tu retrouvé impliqué dans la formation australienne ?
Tout a débuté en 2020. On était en pleine pandémie et Mark Kelson, le chanteur et guitariste, m’a appelé, les derniers shows de la formation avait été annulés en raison du covid, pour me demander si je voulais bien l’aider et jouer sur le prochain album. Ça m’a intéressé, j’appréciais leur musique et aussi le combo en général, j’ai répondu : « oui bien sûr ». En fait, je n’avais pas grand-chose à faire lors de cette  période…Ensuite je me suis immédiatement investi d’une façon intensive et pas uniquement au niveau de la batterie mais aussi de la production, on a fait aussi appel à des invités par la suite. Mais tout a débuté avec Mark et moi, on a fait ce disque ensemble en se chargeant aussi du mixage et de la production. Cela m’a beaucoup inspiré de travailler avec lui, c’était très intéressant, c’est un peu comme la découverte d’un nouveau monde, ça m’a vraiment enthousiasmé. Ça été un long processus pour aboutir car, comme tu le sais, je vis en Finlande et lui en Australie, mais j’ai adoré. J’aime collaborer avec de nouvelles personnes, c’est très stimulant pour un artiste.

The Eternal existe depuis 2003, ils ont enregistré de nombreux albums, le dernier Waiting For The Endless Dawn est sorti en 2018. Pour autant, est-ce que cela a été facile pour toi de t’imprégner de leur univers musical et de t’intégrer ?
Très bonne question ! (rires) Très très bonne question. Lorsque j’ai commencé à enregistrer les morceaux de Skinwalker, je n’avais pas réalisé où ça allait me mener et qu’ils avaient derrière eux tout ce passé musical. Je me suis juste dit : « je vais travailler sur une nouvelle musique et je vais l’enregistrer ». C’était assez marrant parce que lorsque j’ai commencé à travailler sur mes parties de batterie, je n’avais jamais rien entendu de ce qu’ils avaient enregistré auparavant. Lorsque j’ai joué, j’ai réalisé à quel point les titres étaient bons et complexes, et que j’allais ensuite devoir les jouer sur scène. J’aime aussi ce qu’ils ont fait auparavant et je sais que je devrais aussi m’approprier ces chansons pour les futurs shows. Mais sur le moment je n’ai pas réfléchi, j’ai joué et cela finalement a donné un bon disque. Bref, ce fut une bonne expérience.

Comment as-tu vécu le fait de jouer aux cotés de musiciens que tu ne connaissais pas ? 
Faire un album et collaborer avec d’autres musiciens est toujours un challenge. Il faut s’impliquer dans tout ce processus et ce n’est pas simple. La production est toujours un défi dès le début, tu ne sais pas comment les choses vont évoluer avec des musiciens que tu ne connais pas. Je connaissais cependant Mark depuis longtemps, on s’est rencontré en 2013 en Australie. Je l’ai par la suite revu au Japon, sur la route. On se connaissait on a joué ensemble quelquefois et cela a facilité la tâche, nous avons travaillé facilement tous les deux. Mais c’est toujours un challenge complexe dans tous les cas avec qui que ce soit que tu collabores.

La plupart des morceaux sont très techniques et longs (normal pour du doom !). Mais quel a été ton rôle dans leur élaboration ?
Lorsque je suis arrivé il y avait déjà sept titres d’écrits, on me les a donnés. Ils étaient tous très bien composés avec les paroles, les voix étaient aussi posées. Il y avait beaucoup de très bonnes idées. Mon rôle principal a été de travailler sur tous les arrangements et d’apporter aussi des idées concernant certaines parties musicales et aussi au niveau de la thématique. Il nous fallait par exemple une chanson supplémentaire et on a donc planché dessus. On voulait une chanson qui soit plus accessible et qui puisse passer à la radio (Ndlr : « Deathlike Silence »). On a composé ce titre ensemble aidé par un compositeur finlandais (Ndlr : Niclas Etelaevuori). Ensuite j’ai mixé le disque avec Mark. J’ai surtout écrit des parties de titres car ils sont très longs, travaillé aussi sur les structures, la dynamique des morceaux, les rythmes pour les rendre plus vivants. Il y avait beaucoup de travail, je suis ravi que tout le monde ait pu contribuer à ce disque et apporter ses propres idées.

« When The Fire Dies » est votre tout nouveau single. C’était important de mettre ce morceau en avant pour vous ?
Oui, c’était une évidence pour nous. Il est accrocheur, mélodique, il dégage de l’émotion. Les parties de batterie sont un peu décalées. A l’origine, elles ont été écrites par Mark, ça a donné aussi un peu ce côté catchy. J’ai adoré jouer ces parties-là. Et puis il y a une très belle vidéo, je suis heureux que ce morceau sorte en single.

Lorsque tu as enregistré tes parties de batterie, tu étais donc en Finlande, le reste du groupe étant à Melbourne en Australie. J’imagine que ça n’a pas dû être simple pour travailler ?
Tu sais, maintenant, avec la technologie, c’est nettement plus facile, il y a de moins en moins de sessions en studio où tout le monde est réuni. Tu peux répéter, faire des préproductions, enregistrer, expérimenter à la maison. Je suis seul dans mon studio, c’est mon espace. Ce qui me permet de travailler énormément, il n’y a pas de pression liée au temps et au coût. C’était assez facile et très agréable, tout a été fait pendant la pandémie, la ville était totalement déserte, il n’y avait personne dans les rues, c’était très effrayant, les gens mourraient. J’étais là dans mon studio seul à enregistrer mes parties de batterie. Lorsque je suis à la maison, je ne vois personne, j’ai eu cette chance de pouvoir me concentrer entièrement sur le disque.

Skinwalker est un titre assez étrange, très mystérieux, voire inquiétant… Qui a eu cette idée ?
C’est Mark Kelson (chanteur/guitariste), il pourrait te donner une meilleure réponse que la mienne mais je vais faire de mon mieux… Je crois qu’à l’origine c’est moi qui avais proposé ce titre car je le trouvais très beau, et aussi tribal. Il représente bien une certaine époque, celle où il y avait ce virus, c’était une guerre en quelque sorte… Nous l’avons trouvé lors de cette période et ça a attiré notre attention. En fait c’est un peu le commencement d’une nouvelle ère et il représente bien tout l’opus. C’est aussi un peu lié à l’écologie et aux Amérindiens qui peuvent tracer n’importe qui comme un animal. Ils peuvent retrouver quelqu’un, qui que ce soit quand ils chassent/chassaient plutôt. C’est un concept assez intéressant, il relie ce disque à tant de choses comme la nature humaine, c’est aussi très sombre. Mark a écrit les paroles et elles parlent d’elles-mêmes.

Ce disque est très sombre empreint d’une très forte mélancolie typiquement scandinave que l’on retrouve sur tous les morceaux. C’est quelque chose de naturel selon toi ?
Lorsque j’ai rejoint la formation je ne connaissais pas grand-chose de leur musique. Je pense qu’en tant qu’être humain on renferme tous en nous une part de mélancolie. Ça transpire musicalement et c’est ce qui nous inspire. 9a représente simplement qui nous sommes. Ils ont toujours écrit des chansons émotionnellement très forte et profonde. C’est ce qu’ils ressentent et ils l’expriment. Ça leur vient naturellement. Il y a aussi le coté moderne de notre société qui impacte les morceaux, la politique, les guerres et cela aussi affecte les mélodies.

Crois-tu que le fait que tu sois le batteur d’Amorphis depuis trente-quatre ans déjà ait eu un impact sur Skinwalker ?
Oui, bien sûr. J’espère avoir apporté un peu d’Amorphis avec moi. C’est très intéressant d’ailleurs. Je joue avec eux depuis tant d’années que j’ai ça en moi mais là c’est juste un autre groupe avec lequel je collabore. On est d’ailleurs en train de travailler sur un autre disque, je viens d’enregistrer les parties de batterie de douze morceaux. Entre nous, il y a une forme d’unité qui existe désormais. Avec Amorphis, on sort un nouvel opus (Ndlr : Tales From The Thousand Lakes (Live At Tavastia) prévue pour le 12 juillet 2024), et on va partir en tournée. Parfois lorsque nous aurons des breaks, j’espère donc pouvoir donner quelques shows avec The Eternal. J’ai assez de temps pour jouer avec les deux formations, il n’y a pas de souci, on devrait tous être contents. (sourires)

Sur tous ces textes écrits par Mark, y’a-t-il un texte dont tu te sens plus proche ?
(rires) Il y a beaucoup de chansons d’amour, de rupture, de divorce et de tout ce qui tourne autour de ce thème mais je ne suis pas concerné, je n’ai jamais été marié ! (rires) Par exemple, « Under The Black » est un très bon morceau mais tous les textes de Mark sont très bien écrits, car c’est un véritable poète.

Sur Skinwalker il y a de nombreux invités comme Tomi Joutsen (Amorphis), Santeri Kallio (Amorphis), Sami Yli-Sirniö (Kreator) et le chanteur de gorge tuvien primé Albert Kuvezin (Yat-Kha) pour n’en nommer que quelques-uns qu’est ce qui a motivé ces choix ?
Je ne sais pas. (rires) Mark voulait vraiment que Tomi Joutsen fasse partie du projet et s’occupe des growls. Sur les premières démos, en fait, c’est Mark qui s’en était chargé et il n’était pas satisfait du résultat. Il voulait quelque chose de bien plus puissant et il a pensé à Tomi ce que je comprends parfaitement car c’est certainement un des meilleurs growlers de la planète. C’est mon opinion bien sûr. (rires) Avec cet album on voulait créer notre style avec une vibration a la fois australienne et finlandaise, c’est aussi pour cela qu’on a fait appel aux musiciens d’Amorphis. On sentait qu’il nous manquait quelque chose à ajouter au niveau des morceaux.

Tu évolues au sein d’Amorphis depuis plus de vingt ans, tu as enregistré de très nombreux albums. En tant que musicien expérimenté, qu’essayes-tu te transmettre à travers le jeu de ton instrument ? 
(rires) Voilà une question intéressante ! Pour moi il faut avant tout s’adapter à la musique, prendre son temps pour écouter les autres musiciens. Il faut créer des fondations solides, c’est un peu comme un canevas, il faut que tout soit bien en place, les mélodies, etc., et que ça sonne comme un tout. Dans de nombreuses formations les parties de batterie sont assez simples, il y a un guitariste, un clavier, une basse, il faut que le batteur soit alors le soutient de tout le groupe, c’est ça le plus important.

La formation actuelle n’a jamais donné de concert ensemble. Comment imagines-tu les futurs concerts de The Eternal ?
Encore une très bonne question. (rires) Pour l’instant nous nous sommes contentés de travailler dans différents studios chacun de notre côté mais nous avons des projets de concerts pour 2025 certainement. On a vraiment envie de jouer live. Pour le moment, on va enregistrer un nouvel album qui nous donnera certainement la chance de le défendre sur scène. Il faut que l’on se réunisse et que l’on travaille tous ensemble, nous devons répéter. Ça devrait donner quelque chose d’assez unique sur scène, j’ai déjà joué au côté de Mick, je le connais depuis de nombreuses années, je sais ce qu’il est capable de faire en live. Ça devait être dans un registre assez progressif et très ambiancé, il y aura aussi des effets visuels.

C’est vrai que vous avez cet aspect très progressif qui se dégage de votre nouvel album Skinwalker ?!
Oui et tout ça nous est venu très naturellement. On est tous à la base de très grand fans de rock prog’ des années 70, après cela dépend de la période. J’adore ces longs morceaux, très épiques, ces concepts, ce qu’ont fait des artistes et formations cultes comme Genesis, Pink Floyd, Jethro Tull. On adore tous ce type de musique. Mais il faut aussi des titres plus courts qui ont un format radio, c’est toujours le même problème, il faut aussi que l’on puisse se faire entendre.

Cela fait de très nombreuses années que tu es batteur. Tu as tourné à travers le monde entier. Quel sentiment cela t’inspire d’être toujours là et de multiplier encore aujourd’hui les projets ?
Tu sais, après tant d’années, on a réussi à pouvoir vivre de notre musique, cela n’a pas toujours été évident. C’est tellement bien de pouvoir faire ce que tu aimes, jouer dans un groupe, je me sens très bien maintenant, et j’ai envie de continuer à faire ce que je fais actuellement.

Avant d’enregistrer un disque ou de partir en tournée, travailles-tu beaucoup sur ton instrument ?
Oui, cela dépend de ce dont tu as besoin. Parfois je m’entraîne beaucoup, d’autres fois moins, cela dépend essentiellement de la durée du break. Chacun répète de son côté et parfois nous le faisons ensemble. En général, je travaille pendant une semaine avant la tournée. Mais il faut de toute façon jouer régulièrement.

Qu’aimerais tu ajouter à propos de Skinwalker ?
C’est un disque pour les amoureux de musique, ceux qui ne s’intéressent pas à un seul morceau sur les services de streaming. Là on parle d’un vrai album, d’une œuvre qu’il faut écouter en entier et s’en imprégner, le comprendre. C’est ce que je faisais lorsque j’ai grandi, découvrir la musique, le concept, c’est une forme d’expérience. Il faut juste tout écouter, fermer ses yeux et partir ailleurs grâce à la musique. Tu es transporté dans un autre monde. Voilà ce que signifie la musique pour moi. Quand je veux me relaxer, je me mets un disque et je me laisse emporter par les chansons et là je me retrouve quelque part ailleurs. (sourires)

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