MISANTHROPE : Tribute to Their Majesties

Quelle productivité dernièrement de la part de MISANTHROPE, l’un des vétérans de la scène death metal et plus globalement de la scène metal extrême française ! Alors que Jean-Jacques Moréac (basse) et son célèbre chanteur S.A.S. de l’Argilière (Philippe Courtois dans la vie civile) nous avaient offert un superbe album Live – Immortal Wars In Eden en 2024 (interview à retrouver ici), puis un généreux EP Death Ascent, c’est un album hommage ou Tribute To Their Majesties que le quatuor nous a livrés en septembre 2025 ( @holyrecords2170 ) afin de fêter leurs 37 ans de carrière comme il se doit. Le 11/10/2025, nous avons donc rencontré son chanteur juste avant un concert anniversaire exceptionnel à Paris (Le Petit Bain), avec le groupe MONOLITHE en 1ère partie. Mea culpa pour la qualité sonore, pour des raisons techniques cette interview n’ayant pu avoir lieu à l’intérieur de la péniche du Petit Bain pour cause de soundcheck à ce moment-là par MONOLITHE, ce qui rend d’autant plus culte ce moment ! [Entretien avec Philippe Courtois, alias « S.A.S. de l’Argilière » (chant) signé David St Amour (@thrashasshole) – Photos : Valérie Roger (Thrash Records)]

Tribute to Their Majesties - MISANTHROPE
MISANTHROPE
Tribute to Their Majesties
Heavy/death metal
Holy Records

Misanthrope et les reprises, c’est une longue et belle histoire d’amour, entamée en 1998 avec une adaptation française d’un classique de Paradise Lost, « Forever Faillure », sur la compilation Holy Records As We Die For – Paradise Lost, hommage au fameux groupe anglais. Depuis, SAS de l’Argilière et sa bande ont épinglé à leur tableau de chasse Trust, Motörhead, ADX, Celtic Frost, In Flames, Coroner, SUP, Death, Atheist et même Mylène Farmer ou Gronibard, toujours avec un sens du détail extrêmement pointilleux et une maitrise instrumentale sans faille… De ce fait, alors qu’on attend toujours un successeur à Alpha X Omega, car son charismatique chanteur a enfin annoncé que, oui, le groupe français bossait bien dessus actuellement, l’annonce sur les réseaux sociaux de ce Tribute To Their Majesties disponible depuis fin septembre 2025 n’a finalement pas surpris les fans purs et durs. Restait à connaitre le track-listing et quels artistes allaient figurer au sommaire, revisités ici à la sauce Misanthrope donc, quelques mois à peine après l’EP Death Ascent en février dernier, et alors que leur album Immortal Wars In Eden hante raisonnent encore à nos oreilles.

Sans surprise, connaissant l’amour de Philippe pour la décennie 80, on se retrouve devant une avalanche de classiques des eighties, le groupe le plus récent étant Deicide figurant à la fin de la liste. Mettons les choses au point. Pour son auteur et chanteur, ce n’est pas un album de reprises, mais bel et bien un tribute, une collection d’hommage à des groupes qui ont bercé l’adolescence du quatuor. Pourquoi cette nuance ? SAS de l’Argilière estime qu’une reprise, c’est une copie point par point de la chanson originale, alors que Misanthrope adapte les morceaux, ne serait-ce qu’en chantant en français des textes anglophones. Evidemment, si vous êtes allergique à la langue de Molière dans le metal, pas sûr que ce Tribute vous interpelle. Entendre des paroles parfois hermétiques comme celle « Don’t talk to strangers » dans notre langue peut étonner, voire rebuter dans un premier temps. Mais si l’on fait l’effort de considérer ces titres comme une nouvelle version, alors on redécouvre totalement des morceaux que l’on connait par cœur ! Analysons ce tribute face par face, sans oublier bien sûr le titre bonus du CD :

1/ Premier morceau, « Troops of doom » de Sepultura. Celui-ci nous cueille d’entrée avec une interprétation vivante de ce classique des débuts du groupe brésilien de Belo Horizonte, premier du genre à s’exporter de son Brésil natal (avec peut-être Sargogo dans un registre plus underground cependant). L’agressivité du chant contraste bien entendu avec l’introduction tout en arpège, et si on ne retrouve pas le son « limite » de l’original, il est apparait d’entrée que Misanthrope va placer la barre très haut. Il ne s’agit pas de version au rabais, la production de Frédéric Gervais (Orakle, Monolithe, Khôra…) étant sans faille, chaque note de guitare ou de basse, chaque coup sur la caisse claire, chaque phrase déclamée est d’une limpidité rare. Et cela sera le cas sur tout l’album. Misanthrope refusant tout manquement à la qualité, la barre est donc très haute ! On est loin de certaines reprises, balancées sur des faces B de 45T, comme il en pleuvait dans les années 80. Oui, Misanthrope rend ici hommage à Sepultura de la plus belle des manières.

2/ Retour dans le passé, en 1981 précisément, avec « Wrathchild » de la légende britannique Iron Maiden, tiré du classique Killers, sans doute l’un des disques préférés des fans du groupe britannique, de cette période pré-Dickinson où l’énergie punk de la voix de Di Anno illuminait les riffs heavy metal des Anglais. Texte casse gueule et qui pourrait très bien vite sombrer dans le cliché dans notre langue, surtout que Bruce Dickinson qui s’appropria plus tard ce classique, parle très bien français pour résider souvent dans notre beau pays. Mais là aussi, SAS de l’Argilière parvient à faire passer ce message de vengeance avec brio.

3/ Après le heavy metal, place au thrash sauvage des Teutons de Kreator mis à l’honneur ici avec un classique toujours interprété en live de nos jours. On aurait pu s’attendre peut-être plutôt à « Pleasure to Kill » par exemple, mais pas le moins brutal ! « Flag of Hate » passe lui aussi haut la main le passage au français, le texte original étant, qui plus est, sublimé par une interprétation intense et sans faille. Mention spéciale à Gaël qui s’approprie les parties de batterie de Ventor tout en gardant intact son jeu incomparable.

4/ Retour au heavy metal avec une version endiablée du « Metal Heart » d’Accept, sans doute l’interprétation vocale la plus casse gueule avec celle de Dio. Car évidemment, la voix de SAS de l’Argilière est différente, et n’a rien à voir avec celle d’Udo Dirkschneider (en interview ici pour son projet DIRKSCHNEIDER AND THE OLD GANG, ou bien son projet solo épolyme DIRKSCHNEIDER avec lequel il revisite la classique Balls To The Wall d’ACCEPT lui aussi). Le chanteur de Misanthrope ne cherche en aucun cas à l’imiter par conséquent, mais se sert de la voix d’Alceste pour narrer ce classique du heavy metal teuton, modifiant quelques passages – nous ne sommes plus en 1999 mais en 2025 – et donnant une gravité vocale que ne possédait pas l’originale. Et sur le célèbre pont où intervenait « La lettre à Elise », Anthony se fait plaisir en y insérant quelques mesures de « La Marche Turque », cette dernière s’intégrant à merveille à ce « Cœur de meta »l. Les amateurs de comparaison ne manqueront pas de le faire avec la version de Dimmu Borgir, sortie il y une bonne vingtaine d’années; et récemment rééditée sur d’ailleurs Insperio Profanatus. Nous vous laissons décider quelle version est la meilleure, mais celle de Misanthrope possède ce petit truc en plus, cette prise de risque qui la rend si particulière.

5/ Enfin, la première face se termine par « Alison Hell » des Canadiens d’Annihilator, issu de l’album du même nom. S’il est surprenant d’entendre ce titre sans l’introduction en arpège qui ouvrait alors le disque de Jeff Waters, force est de reconnaitre que la technicité de ce célèbre morceau de heavy/thrash metal met le talent du quatuor à rude épreuve. Mais qu’importe, Misanthrope relève toujours les défis et comme SAS de l’Argilière nous l’avait dit avant le concert au Petit Bain le 11 octobre 2025 : travailler sur des titres aussi complexes ne peut que les faire progresser en tant que musicien !!

6/ La face B s’ouvre avec « Death Squad » de Sacred Reich et sa longue introduction avant que Phil Rudd ne vienne fracasser l’auditeur avec son phrasé si caractéristique. SAS adapte sa voix et sa diction aux paroles françaises, ce qui l’oblige parfois à avaler quelques syllabes, mais qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse. Le morceau est bon, l’adaptation est bonne et Sacred Reich est aussi bien servi que ses partenaires de Tribute.

7/ Arrive alors le morceau le plus compliqué de l’album à savoir « Don’t Talk to Strangers » de Dio ! Car on ne se frotte pas facilement au chanteur culte, disparu trop tôt et dont le timbre de voix inimitable hante littéralement toute sa production, que cela soit avec Black Sabbath, Rainbow, ou en solo. Qui plus est, le texte parfois hermétique pouvait prêter à certaines railleries une fois traduit. Mais là encore, Misanthrope s’en sort ! Techniquement, Anthony, Gaël et Jean Jacques n’ont rien à envier à Vivian Campbell, Jimmy Bain et Carmine Apice . Et SAS s’empare du texte, le tordant pour l’adapter à son chant sans aucune peur. Un pari culotté, mais osé. Cependant, les réactions sur les réseaux sociaux – qui sont en train de devenir, pour le meilleur et pour le pire de véritables juges de paix – ne sont pas toujours tendres avec cette réinterprétation française. Qu’importe ! « A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire », pourrait-on dire ! Avouez que citer Corneille dans une chronique consacrée à un groupe qui tire son nom d’une pièce de Molière est quelque peu osé…

8/ Mais les inspirations de Misanthrope ne sont pas qu’anglo-saxonne et c’est à un des groupes les plus cultes de la scène française, l’un des plus clivant – on aime ou on déteste – que ce morceau s’attaque ! « Morsüre » était l’un de sommets du disque Acceleration Process du groupe Morsüre, qui avait traumatisé l’Hexagone – et cette version n’a pas à rougir. Mieux, elle lui est même supérieure de par un son organique que ne possédait pas l’original. Là aussi, les doigts de fée de Gaël donne à « Morsüre » toute la démesure nécessaire et le chant de SAS de l’Argilière en accentue la folie.

9/ Avec « Wake up Dead » de Megadeth, l’adaptation française modifie complètement l’image que l’on avait de ce titre. Ainsi cette histoire n’est finalement que les angoisses d’un type qui rentre chez lui après une soirée arrosée ?! Mais raconter avec une voix diabolique, elle passe sans aucun souci, SAS se permettant même de changer le prénom de celle qui partage la double vie de son auteur ! Musicalement, se frotter à Megadeth et aux riffs malsain de Dave Mustaine n’est pas à la portée de n’importe qui. Cela tombe bien, Misanthrope n’est justement pas n’importe qui !

10/ Enfin, il fallait bien un peu de death metal sur ce disque. C’est chose faite avec « Dead By Dawn » de, bien sûr, Deicide ! Brutalité, blasts, riffs assassins, tout l’arsenal de ce classique du death metal à l’ancienne est présent, mais encore une fois, le chant en français agressif de SAS apporte une coloration particulière et prouve , une fois encore, que la langue de Molière peut se marier à merveille avec une musique extrême pour peu qu’elle soit bien agressive !

11/ Un problème que n’aura pas à affronter le morceau bonus du CD, à savoir l’instrumental « Orion » de Metallica où Jean-Jacques Moréac va rendre hommage à Cliff Burton, artisan des moments les plus expérimentaux des premiers albums du célèbre groupe californien. Là aussi, interprétation impeccable, son énorme et preuve que Misanthrope connaît et maîtrise totalement son sujet !

Au final, ce Tribute To Their Majesties porte bien son nom  : en rendant hommage à certains de ses groupes préférés, Misanthrope ne se contente pas de simples copies, mais prend des risques, n’hésite pas à être clivant, modifiant parfois la perception que l’on a d’un air en le chantant en français mais parvient toujours à offrir à l’auditeur une expérience autre ! Définitivement pas un disque de reprises, mais un achat indispensable à tous les amoureux de Misanthrope et à tous ceux qui ont la nostalgie de cette décennie (1980) où tout se mettait en place et allait inspirer plusieurs générations d’artistes jusqu’à aujourd’hui encore… [David St Amour]

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