Six ans après le superbe Under A Godless Veil, Draconian, le spécialiste suédois du doom metal atmosphérique parmi la riche scène scandinave refait surface après une transition en douceur et de grande classe entre ses deux chanteuses. En effet, Heike Langhans (repartie dans son projet goth metal LOR3L3I et également membre d’ISON) repassa admirablement au Hellfest 2022 le flambeau à la chanteuse historique de retour ici : Lisa Johansson. Et c’est un cru de grande classe auquel nous avons droit en 2026. In Somnolent Ruin est, en effet, même ce que l’on pourrait considérer comme une sublime symphonie alliant tout ce que l’on aime chez eux : des riffs lourds et pesants, des mélodies à tomber empruntes de mélancolie (normal pour du doom), et portés par les textes d’Anders Jacobsson qui s’est inspiré ici de l’œuvre du philosophe Platon pour le raconter en neuf chapitres… Mais au delà de cette fantastique œuvre musicale que nous avons entre les mains aujourd’hui, comme un bonheur n’arrive jamais seul, c’est donc un tout nouvel album studio de DRACONIAN sur lequel figure à nouveau Lisa Johansson, l’emblématique chanteuse de la période des années 2000. On retrouve sa voix suave et douce face aux growls agressifs et massifs signés Anders Jacobsson, reconstituant donc le duo typique, façon « La Belle et la Bête ». C’est ce duo inventé en quelque sorte par des formations dans le passé comme Theatre of Tragedy par exemple, qui porta Draconian aux sommets du gothic doom/death dans les années 2000 ! Alors qu’en est-il aujourd’hui ? [Entretien réalisé par Zoom avec Anders Jacobsson (chant) et Daniel Johansson (batterie) par Seigneur Fred & Dave Saint Amour – Photo : DR]
Alors bien évidemment, il n’est pas question ici de dénigrer la chanteuse suédoise (d’origine sud-africaine) Heike Langhans (LOR3L3I, ISON) qui avait brillamment relevé le défi au micro avec grande classe et un certain mystère même, empli de charme et de fragilité, notamment sur l’album Sovran en 2015, ou l’ultime et magnifique Under A Godless Veil en 2020. A présent, dès que la voix historique de Lisa Johansson (fleuriste de son métiers pour l’anecdote) s’élève sur « I Welcome Thy Arrow », on a cette impression de retrouvailles avec une vieille amie, d’autant plus que le temps n’a eu aucune prise sur son chant. C’est d’autant plus notable que la production met parfaitement les vocaux du duo en valeur, un travail sur le chant sans requérir aux artifices classiques d’ailleurs. Les growls sont puissants, les contrepoints de Lisa sont parfaits (la partie centrale de « The Monochrome Blade » en est un superbe exemple, tant les deux styles de chants s’entremêlent) et les moments presque parlés ou les chœurs s’insèrent de manière chirurgicale dans la musique. On a presque l’impression que chaque titre a été construit autour du chant, ce qui n’exclut évidemment pas le reste des instruments.
Ainsi, la batterie du nouveau venu Daniel Johansson (il est arrivé en 2025) s’est mise au service de la musique de Draconian, les différentes parties de guitare que cela soit les riffs, les arpèges, les mélodies ou les soli, dont certains font penser à la meilleure période de Pink Floyd, composent eux un canevas complexe sur lequel vont se poser les paroles. On pourra rétorquer que, musicalement, Draconian n’ a pris beaucoup de risques et que leur style, reconnaissable entre mille, reste celui qui était déjà de mise dès leurs débuts, mais est-ce un mal ? Anders Jacobsson ne va pas travestir sa musique en rajoutant des blasts ou des passages sautillants. On le voit construire son œuvre pas à pas, disque après disque, n’hésitant pas à créer des morceaux qui flirtent avec les limites basses de l’extrême… Ainsi « Anima », tout empreint de mélancolie avec en invité sur toute la première partie l’habitué (ISON, l’autre groupe de Heike Langhans) pour un chant clair glaçant en duo avec Lisa Johansson plus discrète ici, vous captive de bout en bout. Etonnamment, le chant massif et guttural d’Anders n’intervient alors que dans la seconde partie. On s’évade parfois très loin du doom/death metal tel qu’on le conçoit. D’ailleurs son chanteur évoquera Tiamat comme influence majeure sur cette superbe chanson plus que réussie. Et au final, c’est peut-être même l’un des meilleurs moments de l’album, sublimé, qui plus est, par un extraordinaire solo.
Toute cette complexité, enfouie sous une fausse facilité (jouer lentement est un exercice périlleux) se retrouve tout au long du disque, où chaque morceau se voit gratifié de son morceau de bravoure, souvent souligné par les claviers discrets de Johan Ericsson comme dans l’introduction de « I Gave You Wings » qui voit le chant presque fragile de Lisa soutenu par des nappes éthérées avant que l’électricité ne revienne et lance le titre vers une autre direction, plus agressive, avec de chouettes parties de double pédale et des mélodies à la guitare que n’aurait pas renié un certain guitariste gaucher anglais, Greg Macintosh… Le titre le plus court de l’album, le très beau « Asteria Beneath The Tranquil Sea » permet une respiration salutaire qui permet de relancer la machine avant d’aborder la fin du disque via les trois dernières chansons et qui achèvent In Somnolent Ruin de la plus efficace des manières, même s’il n’y a pas de différences fondamentales avec ceux qui précèdent « Asteria ». Deux d’entre eux ont d’ailleurs fait l’objet d’un vidéo clip : le correct et heavy « Cold Heavens » qui voit le combo suédois jouer dans des ruines bien gothiques, entrecoupé de scènes live plus classiques, et « Misanthrope River » dont les images, plus ambitieuses et servies par une vraie mise en scène, résument parfaitement le disque : une ambiance hivernale feutrée, à la fois douce et cruelle, qui voit une jeune femme quitter son corps, marcher dans la forêt, aller vers la mer et rencontrer un énigmatique personnage qui pourrait bien être la mort. La musique se fond merveilleusement bien dans ces superbes images. In somnolent Ruin s’achève avec l’épique et mystique « Lethe », un morceau à la hauteur de tout ce qui a précédé, un titre très lent, hypnotique, un véritable point d’orgue à un nouveau chef d’œuvre , qui égale A Rose For The Apocalypse, leur meilleur opus selon l’auteur de ces lignes… Il parlera à tous les fans du groupe scandinave , à tous les amateurs de doom/death metal et, plus généralement, à tous ceux qui conçoivent le metal extrême autrement qu’à travers le prisme de la rapidité. Côté live, il va falloir patienter un an pour les retrouver sur scène dans l’Hexagone, puisque Draconian reviendra jouer seulement en mars 2027 à Paris à La Machine du célèbre Moulin Rouge… [Dave Saint Amour]
Publicité