La descente chtonienne dans les entrailles de la terre du Nord se poursuit inexorablement avec la nouvelle pierre noire de Galibot déposée sur l’autel du black metal français. Après les puits et chevalets visibles à l’entrée de la ville de Wallers Arenberg (titre de leur démo séminale parue 2022) au loin, et les terrils, suivis de la superstructure sur Euch Mau Noir (leur premier album autoproduit paru en novembre 2024, réédité début 2026 dans une version Bis en colorisation rouge), nous nous rapprochons donc encore de l’antre tellurique avec Catabase (« Descente nocturne du Dieu Râ » en gros dans la mythologie égyptienne). Le trou tentaculaire n’est plus très loin au milieu de ce nœud ferroviaire gris-bleu. Il s’agit d’après le groupe ici d’ « Un rapprochement toujours plus près du centre nerveux de cette industrie minière qui décima tant de personnes (dont des enfants, appelés « galibots »), un zoom permanent, oppressant et inébranlable ! ». Et pour être encore plus clair, à l’émergence de ce deuxième véritable album studio qui sort le jour de la célébration de l’armistice de la Seconde Guerre Mondiale, le quintet ch’ti redit là ainsi son ambition : « d’explorer l’identité sombre et infernale du Nord, comme si le mal y avait fait son nid, son trou… ».
Vous pensez alors black metal mélodique ? Disons oui, et non, car une mutation s’est opérée. Vous avez désormais compris où vous êtes tombés avec Galibot ! Dans un puits sombre et sans fond… Et vous ne voyez pas encore le fond du boyau ! « Il est bien crasseux ce Nord », dit la chanteuse Agathe (petite mais sacrément costaud et énervée en live) dans les textes « Estaminet pt 1 ». Attention, petite précision qui a son importance, excepté un ou deux mots ici ou là, le quintet français ne chante pas pour autant en ch’ti ! L’artwork extrêmement soigné des Nordistes en dit long néanmoins, ainsi que les noms des chansons. Celui-ci ne laisse pas place à l’incohérence dans le propos car tout est extrêmement pensé par son fondateur, le guitariste/chanteur Thomas Deffrasnes. Tenez, la nouvelle pochette de Catabase représenterait mythologiquement comme un monstre tentaculaire avalant, par sa bouche profonde (l’ascenseur des profondeurs…), machines et humains. Mais il s’agit en fait de la gare d’où partaient et revenaient les chariots de charbon et leurs mineurs de fond, dont certains ne reviendront jamais (cf. la catastrophe de Courrière du 10 mars 1906 évoquée sur Euch Mau Noir). Les photos promotionnelles et celles du magnifique digipack et livret tirées du patrimoine local prises par les musiciens sont à l’avenant une nouvelle fois… Et on commence à sentir déjà le minéral tout autour de nous, même si nous voyons encore la surface ! L’une d’elle, en noir et blanc, est très belle avec un aspect fripé ancien, comme retrouver pliée dans la valise d’un ancien mineur.
L’album Catabase, comme le pétrole, peut faire voir de l’irisation colorée sur les parois charbonneuses… Nous y reviendrons. Mais ne nous y trompons pas, la couleur du minéral reste noire, obscurément noire au fond de la mine où personne ne vous entend crier (comme dans l’espace avec Alien). Pour les variations d’ambiances, étudions justement par exemple le titre d’introduction « Catabase » ouvrant l’album : une personne, un ouvrier, marche alors (sur une piste ferroviaire ?) dans le vrombissement qui se rapproche des machines… Une note unique, mécanique, faisant un bruit blanc. Des riffs lourds l’interrompent, avec une basse énorme bien en avant, pour déboucher finalement sur des saccades hardcore. Catabase semble marquer une progression protéiforme du groupe, dans toutes les directions : black metal mélodique, blackcore avec mosh parts, groove metal même… Nous avions déjà (a)perçu cela lors de leur récente tournée française commune avec leurs jeunes (eux aussi) camarades de label, LES BÂTARDS DU ROI…
Autant leur démo Wallers-Arenberg (2022) et Euch Mau Noir (2024) étaient marqués des soli incandescents de Thomas, de l’impact sauvage des vocaux d’Agathe Diffamie, autant cette dernière offrande résonne de multiples influences. Chacun semble désormais apporter à la musique de l’équipe, ce qui l’enrichit de manière exponentielle. En premier lieu, la superbe production signée du guitariste Julian (du Minotaure Studio), à la fois froide mais organique paradoxalement, laisse une place à tous les instruments, en gardant l’identité première de l’âme de Galibot. La dame Diffamie du Nord, tout en gardant sa grande puissance altière, varie ses effets de voix : par exemple sur le titre « Jeanlin » des cris directs à l’entame, à une diction malaisante en voie claire de comptine à la Audrey Sylvain (Asphodèle, Les Discrets,…), ou un grondement rocailleux là. On retrouve des vocaux faussement angéliques sur « Pénitent », vocaux scandés arrachés sur « Terril », hargneux sur « St Cordon », etc. Là aussi, nous avions perçu ici ou là quelques essais sur leur premier album et la principale intéressée nous en avait parlé sans trop dévoiler les choses lors de notre précédent entretien sur METAL OBS TV début 2026 pour la réédition d’Euch Mau Noir Bis.
Les joutes vocales avec Thomas ont aussi un impact énorme comme sur « Les Montagnes poussent sous terre » et « Estaminet Pt 1 ». La basse de Clément est affleurante à tous les instants et émerge parfois en maitresse sur « Catabase » ou « Les Montagnes (…) » par exemple. La guitare de son fondateur et parolier, outre les éternelles enluminures et soli de flammèches incandescentes, donne toujours ce parfum de metal noir québécois, d’envolées lyriques dans la fantomatique de Blut Aus Nord. L’identité de Galibot évolue néanmoins avec des influences hardcore, voire metalcore, apportées par leur ami, guitariste, et producteur, Julian Baquero.
Leur imposant comparse apporte une assise impressionnante à la rythmique, infusant même dans les couches de charbons, le feu hardcore apportant du peps : « Terril », « Estaminet pt 1 ». Enfin, comment ne pas évoquer la batterie de Robin Grabmann (remplacée parfois en live par le tout aussi excellent Christopher, batteur belge au groove contagieux). La batterie revêt une importance encore plus capitale sur Catabase. Elle est un fil conducteur implacable pour l’ensemble des morceaux, une ligne de vie organique, passant du blast beat au blues, avec un groove et une présence qui peuvent faire sortir du morceau si l’on s’y perd, une suite hypnotique de ruptures de pentes, comme un torrent (souterrain ?). En première écoute, nous avions l’impression que notre bande de gueules noires était différent, officiant presque une renaissance. Mais plusieurs écoutes de cette riche galette étant nécessaires, on s’aperçoit que les éléments d’origine, l’héroïsme musical incandescent, la sauvagerie quelque peu punk revendicative des vocaux, restent présents. Les titres un peu plus longs cette fois, moins « hymnes » peut-être, et plus changeants, réclameront de multiples attentions du public en concert, et de l’auditeur à l’écoute de ce nouveau méfait noir. On pourrait presque distinguer deux phases dans cet album Catabase en fin de compte :
- Une 1ère partie dans la Mine, de « Catabase » aux « Montagnes poussent sous Terre », avec des structures plus complexes, alambiquées, moins raw et directes que ce à quoi le groupe nous avait habitués ;
- Une 2ème partie hors la Mine, de « Estaminet pt 1 » à « St Cordon », qui renoue avec l’attitude plus frontale de Wallers-Arenberg et Euch Mau Noir.
Par conséquent, ce Catabase est riche, complexe, et se laisse découvrir au fil des écoutes, car il faut arriver à le comprendre et le maîtriser, ce qui est généralement bon signe sur le long terme, comme les yeux s’habituant au noir des galeries. L’apport des éléments mythologiques, en raccords avec le thème initial de l’industrie et de la vie minière, peut apporter des pistes artistiques intéressantes pour le futur ! Nous pourrions disserter longtemps sur cet album tant il est riche comme l’or noir, les liens entre l’interlude liturgique rituel « Baptise Terre » et « Pénitent », mineur d’élite à la robe de bure mouillée et amiantée allant défier le grisou avant les autres, la pièce « Les Montagnes poussent sous Terre » avec son break heavy/black épique original, le titre plus introspectif et mythologique « Mésertet », etc.
Pour terminer cette longue chronique, nous vous invitons à visionner les deux derniers clips de GALIBOT pour les morceaux « Bleu Noir Rouge », où Agathe pousse un wagon et le blanc du drapeau national se macule d’un suintement noirâtre, et « Pénitent » où la vocaliste va au feu avec sa tenue blanche maculée du Live, et se terminant de façon très satyriconienne avec la petit troupe de gueules noires portant des flambeaux dans la mine ! Il y aurait encore tant à dire… Beaucoup trop à dire même, alors soyez curieux ! Et à bientôt les Galibots, et c’est avec grand plaisir que l’on vous reverra sur scène pour vivre pleinement votre musique. Quelle impatience ! Hâte de découvrir comment ces nouveaux morceaux traverseront l’antre sombre du live ! [Morbidou, avec la complicité de Seigneur Fred]

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