MOONSPELL : Loin de Dieu et toujours aussi irréligieux ?

MOONSPELL, le leader de la scène metal lusitanienne depuis les années 1990 a publié Far From God le 3 juillet 2026 (Napalm Records), cinq ans après Hermitage pour lequel METAL OBS avait consacré un numéro spécial hors-série en pleine pandémie. Telle une version contemporaine du bien nommé Irreligious, l’un de ses albums cultes parus il y a trente ans, Far From God s’avère en fin de compte un pur nouveau chef d’œuvre de gothic metal. Après deux récentes véritables expériences live (From Down Below – Live 80 Meters Deep (2022) et Opus Diabolicum – The Orchestral Live Show (2025)), la bande à Fernando Ribeiro (chant) se réinvente en 2026 sur ce quatorzième album studio, dans un genre musical à la fois classique et subtil, genre qu’il a lui même façonner et développer depuis 1992 après ses débuts plus extrêmes sous le nom de MORBID GOD. Far From God possède toutes ses lettres de noblesse de MOONSPELL. Il peut surprendre, dérouter, mais une nouvelle fois le groupe portugais arrive à nous séduire et nous surprendre, progressivement, avec des titres à la fois simples, purs, et organiques (« Far From God », « Cross The Heart »), puis peu à peu plus sophistiqués et toujours aussi mystérieux (le single « The Great Wolf In The Sky »). Son sympathique et fidèle chanteur répond ici à nos questions sans tabou, non sans une certaine philosophie (ses études premières à Lisbonne quand il était jeune), et puis diverses surprises notamment pour les fans français que nous sommes, évoquant avec lui aussi le football, et nous première rencontre pour notre première interview à l’époque de The Butterfly Effect en 1999 en coulisses de l’Elysée-Montmartre à Paris (FR) en première partie de KREATOR… [Entretien vidéo réalisé par Zoom avec Fernando Ribeiro (chant) par Pascal « gothic » Beaumont & Seigneur Fred – Photos : DR]

->> Single « Far From God » par MOONSPELL, extrait de l’album Far From God (Napalm Records)

Far From God - MOONSPELL
MOONSPELL
Far From God
Gothic/dark metal progressif
Napalm Records

Ce n’est pas un hasard du calendrier que ce quatorzième opus studio de MOONSPELL sorte en 2026, pile poil trente ans après le fameux, irrévérencieux, et cultissime Irreligious, vous ne trouvez pas ? Baptisé Far From God, ce nouveau pamphlet de gothic/dark metal rappelle ô combien MOONSPELL fut novateur dans les années 1990, devenant héros malgré lui, ou plutôt leader de toute la scène metal lusitanienne, un peu comme SEPULTURA au Brésil à la même époque, entraînant et élevant le niveau d’une poignée de formations contemporaines à l’échelle internationale, formations qui connurent plus ou moins de succès, comme HEAVENWOOD dans le même style mais originaire de Porto, ou la formation de doom metal plus obscure DESIRE… Si durant ces dernières années, son chanteur Fernando Ribeiro s’est éloigné de la capitale Lisbonne où apparut le prototype de MOONSPELL d’abord sous le nom de MORBID GOD en 1989, pour aller s’installer et s’isoler du côté d’Alcobaça (célèbre pour son monastère), cela donnant naissance à l’album Hermitage en 2021, paru alors en pleine pandémie. L’album était déjà très introspectif, et sonné typiquement dans le gothic/dark metal, toutefois moins violent que 1755 dont le thème était le terrible tremblement de terre qui secoua la capitale portugaise au XVIIIème siècle (relisez Candide de Voltaire). Entrecoupé de deux enregistrements live faisant office de véritables expériences pour le quintet (l’un enregistré dans les profondeurs de la terre dans les grottes les plus inférieures du Portugal, et l’autre dans la plus grande scène de Lisbonne), Far From God s’inscrit dans cette mouvance artistique, philosophiquement toujours en quête de soi avec un regard sur le monde et la bêtise humaine qui prend forme un peu chaque jour sous nos yeux, mais cela, à travers le prisme de la religion en guise de métaphore. C’est le single « Cross Your Heart », à la fois simple dans sa structure goth rock et sa production sonore pure et organique, à l’image de son vidéo clip, qui donne le là tout en douceur mais avec rythme. On retrouve immédiatement le toucher du guitariste Ricardo Amorim, sans surenchère, toute en finesse, appuyé par les claviers discrets et légers chœurs de son collègue Pedro Paixão. Fernando, quant à lui, chante uniquement en voix claire, sous les percussions de Hugo Ribeiro (aucun lien familial pour autant avec le crooner Fernando), lui eut la lourde tâche de remplacer le batteur brésilien Mike Gaspar en 2020 qui possédait un jeu plus typiquement metal.

Cela s’enchaîne à merveille avec la chanson-titre de l’album, « Far From God », où le vidéo clip inspiré par les films Nosferatu (et notamment son dernier remake de 2024 qu’apprécie particulièrement Fernando, nous confia-t’il dans notre entretien vidéo ci-dessus) met en image des nonnes et met en scène le chanteur en tant que prêtre, provocation oblige à l’instar d’une Madonna et son « Like A Prayer » en 1989, dans un pays aussi catholique que le Portugal. Des dents vont grincer dans les évêchés. L’atmosphère s’assombrit dès l’introduction avec ses claviers et une voix plus sombre. Musicalement, c’est là encore très tranquille, et on peut être perplexe pour la suite si l’on ne retrouve pas quelques riffs plus appuyés ni aucun growl de Fernando. Mais voilà, nos Lusitaniens, s’ils ont perdu au football (encore !) sans surprise à la dernière Coupe du Monde de la FIFA, ont plus d’une corde à leur arc et vont nous surprendre, et encore nous séduire très vite. A commencer par un certain groove apporté à la basse par l’excellent Aires Pereira. C’est entraînant, mélodique à souhait, et on pourrait dresser un parallèle avec le One Second de PARADISE LOST. On baigne dans les années 1990, mais la production sonore signée Jaime Gómez Arellano change la donne en 2026, et rend le style pur et organique, dans son simple appareil, avec des vibrations chaleureuses, et ce sens de la mélodie méditerranéenne qui fait mouche, tel un bon vieux SYSTERS OF MERCY or TYPE O NEGATIVE. L’influence de la culture lusitanienne chez les musiciens, comme la longue tradition du fado, n’y est certainement pas étrangère. Certains quartiers de Lisbonne continuent d’ailleurs toujours d’attirer les touristes dans des tavernes…

Sous une chaleur écrasante et ce sens de la mélodie et de la mélancolie typiquement portugaise, la basse arrive tout en douceur sur le mystérieux et très introspectif « Biblical », avec de légers synthétiseurs signés Pedro. Les albums Irreligious et Sin/Pecado, voire The Butterfly Effect, nous viennent alors à l’esprit, sans cette surcharge d’effets électroniques si novateurs alors à l’époque. C’est alors que la magie gothic/dark metal unique de MOONSPELL opère véritablement avec le single « The Great Wolf In The Sky »… A l’instar aussi d’un Darkness And Hope charmeur, on ne peut succomber à sa mélodie, du début avec ses nappes de claviers magiques jusqu’à sa fin au violon interprété par une artiste (espagnole !), Alicia Nurho, connue déjà pour une participation sur l’album Obsidian de PARADISE LOST en 2022. Et quel refrain ici, où Fernando s’écrie sur la fin en portugais ! Et toujours ce groove à la guitare qui monte en puissance. La grande classe !

On arrive déjà alors à la moitié du disque qui ne contient que huit morceaux au total. Far From God nous réserve-t’il encore de belles surprises ? Oui et non. Aucun invité ici autre que cette violoniste. Mais disons que cette seconde partie se veut alors plus heavy, plus dark, plus profonde malgré les textes très personnels et captivants de Fernando jusqu’à alors. « Your Promise of Light », avec ses effets nuancés et toujours cette basse qui groove en arrière-plan laisse place à un rythme lent et inquiétant. On tombe dans les limbes, on ère entre purgatoire et ténèbres. Ricardo Amorim dégaine alors des riffs simples mais où la technique vient au service de l’émotion, tout cela avec pureté et une grande fluidité permise grâce à la production sonore encore une fois splendide, très organique, presque dépouillée parfois. Fernando se met vraiment à nu parfois, entre sa voix claire et des growls davantage présents. Les claviers deviennent de plus en plus hypnotiques, on est proche du dark/doom metal, tout comme sur la plage suivante, « For The love Of Mortals ». Le ton devient plus sombre, avec toutefois une légère touche d’espoir, de lumière par moment (« Your Promise of Light »). Les interventions de guitares sont décousues, les licks de Ricardo et Pedro nous font alors perdre nos repères, et puis Ricardo nous sort un solo de guitare dont il a le secret. « For The Love Of Mortals » sonne presque progressif dans sa structure paradoxalement « destructurée », et sa longueur « (5’46). Nos Portugais se dévoilent encore un peu plus et osent prendre des risques sans se répéter.

Survient « Our Freedom To Fall », plus heavy mais tout aussi sombre, entre gothic/dark/doom metal. Un riff simple là encore, tout en palmute, qui s’installe peu à peu. C’est lourd et on retrouve un peu l’aspect plus metal d’albums comme Night Eternal. Et puis les choses s’énervent, le diable semble sortir du corps de Fernando, comme possédé, alors que les mélodies de guitares vous emportent et que les claviers discrets vous cajolent. Enfin, la double pédale se fait entendre. La tension est alors à son comble, proche d’un CELTIC FROST de Monotheist, et des harmoniques qui cisaillent tel GOJIRA sur « From Mars To Sirius ». La brutalité de la fin amène à l’épilogue « Reconquista ».

Tout aussi heavy, et très épique, ce titre ultime ne se réfère pas ici comme on pourrait le croire à l’histoire médiévale du Portugal déjà développée sur l’album 1755. En effet, on aurait pu penser à la fin de reconquête portugaise du comte de Bourgogne Alphonse Henriques face à l’occupation maure (la fameuse bataille d’Ourique en 1139) ni l’indépendance face à son voisin espagnol (le traité de Zamora en 1143). Mais son chanteur Fernando nous expliqua qu’il s’agit plus d’une volonté de revanche, de résilience, sur le monde qui nous entoure afin de retrouver l’humanité qui s’égard chez tout un chacun, et le bon sens, et le vivre ensemble. Un message philosophique en quelque sorte (Fernando a étudié la philo durant quelques années étant jeune à l’Université de Lisbonne). Musicalement, on pourrait y voir des traces de Wolfheart mais aussi d’un album plus récent comme Extinct (2015). Plus classique, « Reconquista » clôture une parenthèse musicale progressive, à la fois poétique et philosophique, dans notre monde de brutes, nous interrogeant sur nous-mêmes, sur l’humanité (ou du moins sur ce qu’il en reste), notre destin. Outre cette réflexion intellectuelle à laquelle on peut adhérer ou non, MOONSPELL nous fait aussi sortir parfois de notre zone de confort. Et c’est là que nos amis Portugais sont très forts, car on est parfois perdus, déçus même, à la première écoute sur ces singles plutôt easy-listening comme « Cross Your Heart » et « Far From God » mais très vite les cartes se brouillent, et finalement, une fois le cheminement lyrique et musical compris et assimilé, on se retrouve ébahi face à tant d’émotions et de musicalité, et presque sur notre faim car on aurait aimé avoir plus à manger, comme un bon plat copieux dans un resto de Porto, Coimbra, Braga, Nazaré, ou Lisbonne…

En 2026, MOONSPELL nous sort là un Irreligious 2 sans vraiment que cela en soit un, c’est ça qui est à la fois trompeur et charmeur. Être ou ne pas être, telle est la question en fin de compte ici. Bien sûr, on aurait aimé par moment plus d’agressivité de la part de notre groupe portugais préféré, mais l’âge avançant, la maturité de la bande à Fernando a voulu que cela donne naissance à ce Far From God, tout simplement, un point c’est tout. [Seigneur Fred]

Publicité

Publicité