AGATHODAIMON : Le phénix allemand renaît de ses cendres

Après un split en 2014, la formation allemande de dark/black metal à tendance gothique Agathodaimon avait disparu de la scène européenne, préférant se saborder plutôt que de continuer et de ne pas pouvoir pleinement se consacrer à son art noir et relativement avant-gardiste à l’époque (souvenez-vous des albums Higher Art Of Rebellion à la fin des années 90’s, ou Chapter III en 2001), dans un contexte aussi où l’on constatait un certain déclin de la scène… Pourtant, leur album In Darkness, relativement sombre comme son nom l’indique, était plutôt réussi en 2013. Pas de bol, au moment de l’annonce de leur reformation début 2020, la pandémie de covid-19 allait paralyser le monde des artistes durant près de deux ans… Un mal pour un bien, Agathodaimon et son fondateur Sathonys ont pu tranquillement préparer leur retour en studio et livrer The Seven, un septième acte studio réussi et inspiré. [Entretien avec Sathonys (guitare/chant) par Seigneur Fred – Photos : Andrea Reitmeyer]

Qu’est-ce qui vous a motivé exactement à relancer/reformer le groupe Agathodaimon en février 2020 dans ce pire contexte culturel et sanitaire de pandémie de Covid-19 qu’on ne pouvait pas imaginer jusqu’à cette date ?
Eh bien, j’ai dissout le groupe en 2014 dans le but de continuer un jour là où nous nous étions arrêtés. Je ne m’attendais pas à ce que nous nous retrouvions dans une telle situation de pandémie. On a déjà commencé par nous reformer en 2018, mais il nous a fallu du temps pour tout remettre en place, dénicher de nouveaux membres qui correspondent au groupe, afin de retrouver une bonne alchimie. En 2020, nous avions déjà produit une démo, signé un contrat d’enregistrement, organisé les premiers spectacles de retour, et puis tout d’un coup, ce scénario Covid s’est produit.

Et à l’inverse, pourquoi le groupe s’est-il séparé en 2014 ? Quelles étaient les raisons ? Peut-être à cause du déclin de la scène black/dark metal à cette période après la meilleure époque des années 90/début 2000 ?
On aurait été un peu en retard en 2014 pour séparer le groupe juste pour des raisons de tendance, je pense… (rires) J’ai formé le groupe en 1995, ça a été une grande partie de ma vie jusqu’à présent, et je prends ça très au sérieux. En 2014, les circonstances privées m’ont clairement fait comprendre qu’il devait y avoir une pause plus longue, car j’ai dû me concentrer sur ma famille pendant un certain temps. Je ne voulais pas qu’Agathodaimon fonctionne quelque part en arrière-plan, relégué en second plan. Il a besoin d’attention, il y a beaucoup de temps à investir pour faire fonctionner le groupe et ce n’était tout simplement pas possible. Il était donc préférable de le geler un temps et de continuer une fois qu’il était clair que nous pouvions nous concentrer à nouveau dessus.

Je me souviens qu’au fur et à mesure, Agathodaimon avait  évolué dans le passé, jouant une sorte de dark/black metal vers un style plus gothique/dark et progressif. Vous étiez assez innovant comme groupe, voire avant-gardiste. Regrettes-tu des albums de votre riche discographie notamment durant la période sur vos anciens labels Nuclear Blast ou Massacre Records ?
Regret n’est pas le bon mot, mais avec le recul, je ne suis plus satisfait de Phoenix. Nous travaillions sur cet album quand je suis devenu père pour la première fois, et je ne pouvais tout simplement pas mettre assez d’énergie et d’attention au groupe, je devais surtout m’occuper de mon enfant. Donc, en général, j’essaie de m’assurer que les chansons ont une certaine atmosphère, un certain sentiment, et à l’époque, j’étais simplement heureux que mes camarades du groupe se soient occupés de terminer le disque. Mais ça ne sonne pas à 100% comme Agathodaimon, l’ambiance est différente, il me manque beaucoup de tonalité plus sombre là-dedans. C’est pourquoi nous nous sommes concentrés sur la remise sur les rails du groupe avec In Darkness par la suite. Et savez-vous pourquoi j’ai voulu mettre le groupe sur la glace en 2014, j’ai entre-temps aussi une fille.

Durant ces deux dernières années paralysées par ce que l’on sait, vous avez dû travailler dur chez vous en Allemagne sur les nouveautés figurant sur ce septième album simplement appelé The Seven ?
Oui, c’est un long processus depuis les retrouvailles jusqu’à la sortie de The Seven, mais ça en valait sûrement la peine. Je suis content que nous ayons cette nouvelle formation à présent, mais notre chanteur Ashtrael et moi devions nous assurer de trouver les bons musiciens, et que nous aurions le bon résultat en tant que groupe, que l’écriture des chansons fonctionne entre nous, etc.

Les nouvelles compositions de The Seven sonnent très heavy, à la fois dures et mélodiques (le meilleur exemple peut-être : « Mother of All Gods »). Les claviers ont un peu disparu maintenant, ou du moins ils sonnent plus discrets en fait. Pourquoi et avez-vous embauché un nouveau claviériste peut-être pour le studio dans ce nouvel album et pour les performances live à venir ? Dans le passé, Vlad Dracul a joué (et chanté) avec Agathodaimon (1995-2002) ou c’était Christine Schulte (1998-2002) qui occupait ce poste. D’ailleurs, il me semble que vous avez invité à nouveau votre ex-membre Vlad sur ce nouvel album…? (sourires)
En fait, Vlad était avec nous de 1995 à 1997 exactement. Il a officiellement en effet quitté le groupe en 2002 je crois. Il fut aussi le principal moteur de notre second album Higher Art Of Rebellion que nous avons enregistré en 1999 en Roumanie, mais il était juste avec nous au début. Donc après Christine est venue, puis on a eu Felix Walzer pendant pas mal de temps, et comme dit plus haut, on a eu pas mal de claviers aussi sur Phoenix et aussi d’autres trucs très bons mais je n’étais pas content de tout ça… avoir un claviériste c’est bien, mais je ne pensais pas que c’était nécessaire, mais étant un groupe de guitares jumelles, ils ne sont pas assez dominants pour justifier un claviériste à plein temps. Plus vous avez de membres, plus il est difficile de s’aligner sur les répétitions, les concerts, etc., et par exemple avec notre ancien claviériste, il n’aimait plus les concerts, alors à un moment donné, nous avons juste décidé d’y aller devant sans claviériste. Vlad a contribué des touches sur le titre « Mother Of All Gods ». En gros c’est sa chanson, il a aussi écrit les paroles et nous l’avons invité à faire aussi du chant. Je suis très heureux que nous ayons réussi, car c’est la première fois depuis 1999 que vous pouvez l’entendre sur nos albums.

Il y a parfois du français dans vos albums : par exemple la chanson « Les Possédés » sur Higher Art Of Rebellion, et maintenant le titre « La Haine » sur l’introduction du nouvel album. Pourquoi cela et parlez-vous un peu français ? Penses-tu que cette langue française convient mieux pour exprimer certaines de vos paroles dans votre musique sombre et gothique avec une approche romantique particulière peut-être comme dans la littérature française et anglaise des XVIIIe et XIXe siècles ? La langue allemande est bien aussi, non ?
Ah, c’est juste une coïncidence je pense. Certains d’entre nous vivent près de la frontière française, donc notre vocabulaire est en fait assez influencé par la langue française. On appelle un « porte-monnaie » un « porte-monnaie » par exemple. (rires) De plus, le français était la première langue que j’ai apprise à l’école, nous avions même étudié la géographie et l’histoire en français. Mais, il y a rarement des occasions de le parler par ici, alors j’en ai oublié la plupart des mots maintenant. Du coup, j’en profite dans quelques morceaux… (rires)

L’un des principaux atouts et donc l’une des spécificité musicales d’Agathodaimon, est la présence de deux types de voix : des voix claires et dures (cris) interprétées par deux chanteurs : Ashtrael et Sathonys. Mais je crois qu’il y a un invité français spécial sur l’album The Seven avec notre ami français Julien Truchan (Benighted) qui était aussi au Kohlekeller Studio en Allemagne avec Kristian « Kohle » Bonifer comme vous durant l’enregistrement de The Seven… Comment était ta rencontre avec lui et pourquoi t’avoir invité lui, et pas un collègue allemand plus spécialisé dans la musique black metal comme des confrères de Helrunar, Der Weg Einer Freheit ou un autre groupe allemand ? Et où exactement Julien intervient-il précisément en fait ?
En fait, nous sommes tous les deux des invités plus ou moins réguliers au Kohlekeller Studio. Julien prévoyait une visite pour un captage vidéo sur YouTube, nous en avons donc profité pour expérimenter un peu ensemble. On avait cette chanson « Kyrie/Gloria » pour laquelle nous voulions avoir une voix psychotique, ajoutée dans une tonalité différente de celle de notre chanteur Ashtrael. Cela n’aurait pas eu de sens d’opter pour un autre chanteur de black metal, pour autant on ne voulait pas laisser tomber ce qu’elle évoquait dans le nom, mais on voulait que la voix elle-même s’exprime et l’effet qu’elle aurait. Julien est un chanteur génial, il est tellement polyvalent et a une large gamme tonale dans ce style extrême. C’est donc un ajustement parfait. Mais non, c’était juste pour cette chanson.

Les deux premiers singles vidéo extraits de The Seven s’appellent : « Ain’t Death Grand » et « Wolf Within ». Ce sont des chansons très rapides et directes avec des trucs lourds, des solos de guitares, des refrains accrocheurs et de belles voix (screams et voix claires). Pourquoi ces choix ? Vous vouliez réveiller vos anciens fans et affirmer qu’Agathodaimon est de retour pour de bon en 2022 ? (sourires)
« Ain’t Death Grand » était la première chanson que nous avons écrite ensemble dans le line-up, il était donc logique pour nous de l’utiliser également comme premier single. Pour le second, nous voulions avoir un morceau plus mélodique, avec également des voix claires. Mon premier choix était cependant « Mother Of All Gods », mais comme nous voulions aussi avoir « Kyrie / Gloria » comme troisième single, nous n’aurions pas eu une seule chanson avec des voix claires, et avons donc pensé que ce n’était pas vraiment représentatif, car nous ont quelques chansons comme d’habitude aussi avec des voix claires. Mais oui, nous voulions essentiellement que ces chansons soient un peu plus directes. Ce n’était pas facile de faire une sélection, car tout le monde a des favoris différents. Au vu des réactions maintenant après la sortie, il semble qu’il sera difficile de sélectionner les « meilleures » chansons en général. Ce qui est un bon signe cependant, montrant que la qualité globale est assez bonne.

Quel est à présent ce sample que l’on peut entendre sur la chanson « Wolf Within » et de quoi parle cette chanson au niveau des paroles ?
La chanson parle du péché de « luxure » et de ses possibles conséquences désastreuses… Je ne veux pas entrer dans les détails car les paroles ici ont été écrites principalement par notre chanteur Ashtrael. L’échantillon est tiré d’un très vieux film d’horreur intitulé The Old Dark House de 1932, lorsque les temps étaient un peu plus puritains et que la morale était très importante, surtout pour les femmes.

Enfin quelques mots sur les deux parties du diptyque intitulé « In My Dreams » s’il-te-plaît avant de conclure ?
En fait, ces deux volets furent un peu durs à faire. Réalisées en grande partie par notre nouveau guitariste Nakhateth, ces deux parties étaient initialement deux chansons différentes qui partageaient certaines similitudes. Mais d’une manière ou d’une autre, elles ne nous ont pas complètement convaincues, donc à la fin les deux ont été dépouillés et décomposés pour obtenir ces deux morceaux : le début instrumental puis la chanson « complète » dans la deuxième partie. Au niveau des paroles, il s’agit du péché « d’envie », quand on veut très fort quelque chose ou quelqu’un mais qu’on ne peut pas l’obtenir. Un peu bizarre, tu vas me dire. (rires). Ici aussi ce sont des paroles écrites par Ashtrael…

Maintenant, que veux-tu ajouter au sujet de ce septième album studio et peut-on espérer te voir bientôt en live en Europe (s’il n’y a pas une troisième guerre mondiale bien sûr…) et surtout en France ? Une tournée européenne en tête d’affiche ou en première partie peut-être ? Les festivals d’été déjà réservés en 2022 ou 2023 ?
Je ne suis pas sûr d’une tournée complète, mais nous ferons de notre mieux pour donner beaucoup de concerts. Cela dépend aussi des options bien sûr – de nombreux lieux et spectacles ont été transférés de 2020 et 2021, il est donc difficile de réserver quelque chose de nouveau à présent. Nous publierons nos dates de shows et tournées sur les réseaux sociaux, etc., alors assurez-vous de les consulter fréquemment. Et bien sûr, les organisateurs/bookers sont invités à nous contacter !

CHRONIQUE ALBUM

AGATHODAIMON
The Seven
Dark/Black Metal mélodique
Napalm Records

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Nos Allemands d’Agathodaimon n’ont pas eu de chance, il faut dire, et font enfin leur come-back discographique avec The Seven après leur annonce de reformation ratée en février 2020, en plein début de pandémie de covid-19. Et le moins que l’on puisse dire est que le quartet de Mayence (land de Rhénanie-Palatinat) a eu le temps de recharger les batteries de son dark/black metal, autrefois qualifié de quelque peu avant-gardiste et à tendance gothic, depuis son split en 2014. Nous étions restés à l’album In Darkness qui s’était pourtant avéré plutôt correct à l’époque. Mais Sathonys, principal compositeur, guitariste et l’un des deux chanteurs, avait préféré mettre en veille son groupe, plutôt que de continuer et de faire les choses à moitié en ne se consacrant pas pleinement à sa musique. A l’écoute de « La Haine », premier titre musclé en ouverture de ce septième acte studio, grand bien lui a pris car nos cinq musiciens rassemblés (avec une majorité de nouvelles recrues dont la section rythmique) ont vraiment la haine justement. Les screams sauvages d’Ashtrael (dernier chanteur en date avant le split) vous clouent au mur, réveillant Angela Merkel en retraite, et les riffs de guitares de la paire Sathonys/Nakhateth s’avèrent particulièrement tranchants ! Pas de quartier, la formation d’outre-Rhin a décidé de prendre le diable par les cornes et de ne faire aucun quartier. Attention, pour autant les breaks, passages plus mélodieux sur le superbe refrain, et une belle diversité vocale ponctuent toujours la recette d’Agathodaimon. La basse de Von Yanesh est particulièrement mise en avant sur le pont. Le second morceau de The Seven est du même acabit et constitue d’ailleurs le premier single avec un vidéo clip à l’ambiance particulièrement dark et sanglante. Clairement Agathodaimon joue à fond la carte du black/dark metal rentre-dedans, les atmosphères gothic étant plus diluées et subtiles. Il peut donc rivaliser de nouveau auprès des ténors du genre de la scène européenne, se plaçant directement par exemple au côté du dernier album de Dark Funeral plus dark We Are The Apocalypse par exemple (chronique et interview de Dark Funeral à retrouver ici).

Mais résumer The Seven seulement à cette nouvelle vague d’agressivité en 2022 de la part de nos cinq coupables serait une erreur. Si « Wolf Within » prend en effet encore le même chemin au départ, le développement mélodique et atmosphérique avec des refrains très travaillés (limite à la Cradle Of Filth) et des claviers plus discrets que par le passé, font vite mouche et l’on retrouve l’approche qu’avait Agathodaimon dans le passé sur ses albums cultes Blacken The Angel, ou In Darkness, sans pour autant s’éparpiller dans des digressions parfois malencontreuses ou trop avant-gardistes (des leçons de Higher Art Of Rebellion ont été tirées même si ce dernier demeure un album important et intéressant dans la discographie du combo allemand). Le meilleur exemple du nouvel album serait probablement « Ghosts of Greed », une chanson profonde, atmosphérique, avec un chant clair de Sathonys, quelque part entre Dave Gahan (Depeche Mode) et Fernando Ribeiro (Moonspell), sur des guitares mélodieuses et groovy à tomber…

Bien sûr, les stigmates du black metal sont omniprésents car Agathodaimon, rappelons-le, est né de cette scène black allemande à l’époque des Mephistopheless, Secrets of The Moon, mais avec déjà sa propre personnalité. Aujourd’hui, ses racines n’ont peut-être jamais été autant sublimées (« Mother of All Gods », « Wolf Within »). Des morceaux comme « Estrangement », ou le diptyque « In My Dreams », ou « Ghosts of Greed » évoqué précédemment, revêtent un caractère véritablement épique. Tout est ici maîtrisé, puissamment mis en son par l’incontournable Kristian “Kohle” Bonifer (Aborted, Powerwolf, Benighted…) dans son Kohlekeller Studio non loin de la frontière franco-allemande. D’ailleurs, un habitué de ses lieux avec son groupe, notre ami stéphanois Julien Truchan (chanteur de Benighted à ses heures perdues), apparaît en guest vocal pour un des growls intenses au côté d’Ashtrael sur le titre « Kyrie – Gloria » pour un résultat profond et singulier. Vous l’aurez donc compris, Agathodaimon est en pleine forme, et effectue un retour fracassant sur The Seven, un septième péché capital de dark/black mélodique qui ravira les fans d’un genre quelque peu passé de mode dernièrement, (qu’importe pourvu que l’on ait l’ivresse !), mais comblera aussi la curiosité des néophytes grâce à un album assez accessible, à la fois violent et subtil, riche en émotions. [Seigneur Fred]

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