
Il y a deux ans, on avait craqué sur le metal si singulier et avant-gardiste de nos voisins transalpins de Ponte del Diavolo, tant dans la démarche artistique que sur la personnalité de ses membres. Cette troupe originaire de Turin se compose en fait de musiciens au passé punk, gothic, ou metal. Le résultat s’appelait alors Fire Blades From The Tomb (notre chronique en 2024 ici). Voici déjà la suite avec De Venom Natura qui va plus loin dans les limbes de la nature humaine, aux frontières du dark et post black metal, mais aussi du punk/new wave et du doom metal baroque. Rencontre avec deux de ses énigmatiques artistes… [Entretien vidéo réalisé par Zoom avec Kratom (basse) et Erba (chant), par Norman « Sargento » Garcia – Photos : Sergio Bertani]

Avant même d’entre dans le vif du sujet avec la sortie de votre second album De Venom Natura, pouvez-vous revenir sur l’origine du nom du groupe ?
KRATOM : « Ponte del Diavolo » signifie littéralement « Pont du Diable » et vient d’un endroit appelé Lanzo près de Torino, notre ville natale, où il y a un pont médiéval qui aurait été construit par le diable lui-même. Nous avons également aimé l’idée du pont comme moyen de se connecter.
D’accord, et pendant que nous y sommes, que signifie le nom de votre nouvel opus ?
KRATOM : Le nom « De Venom Natura » est bien sûr un jeu de mots avec « De Rerum Natura » du poète philosophe Lucrèce, qui se traduit par « De la nature des choses ». Il tourne autour de l’idée que la Nature, dans le sens le plus large du terme, est imprégnée de poison—un élément qui fonctionne comme une arme à double tranchant. Il est captivant et séduisant mais aussi toxique et potentiellement mortel. Il transforme et rend possible une nouvelle vie, mais aussi il est le porteur inévitable de la mort, dans un cycle éternel de vie, de mort et de renaissance. Nous avons bien aimé l’idée d’utiliser à la fois le latin et l’anglais dans le titre de l’album et cela sonne aussi mieux ainsi.
Il me semble qu’il y a eu au moins un changement dans votre line-up actuel, pouvez-vous nous en dire plus ?
KRATOM : oui, il s’agit bien de moi (rires). J’ai pris la place de Lauris, le second bassiste. En fait ce changement s’est déroulé juste avant la production de notre premier disque Fire Blades From The Tomb, donc ça commence à dater ! J’ai déjà ami avec le groupe avant de le rejoindre et avec presque 2 ans de tournée ensemble, on se sent vraiment proches.
Et votre manière de composer a-t-elle du coup évolué entre vos deux albums ?
KRATOM : Je ne pense pas que l’approche ait changé en termes d’écriture. Nous avons toujours cette approche de type « jam ». Bien sûr, c’est le premier disque où j’ai pu contribuer avec mes idées, mais je crois vraiment que la principale chose qui a changé est la façon dont nous sommes devenus plus soudés en tant que groupe en jouant beaucoup de concerts. Je pense que dans ce nouvel album, vous pouvez ressentir davantage l’urgence et l’énergie de la dimension live, et aussi nous avons aimé l’idée d’expérimenter un peu plus.
La durée de la plupart de vos chansons sont vraiment longues, est-ce quelque chose de calculé au départ ?
KRATOM : Absolument pas ! Nous pouvons sereinement dire que nous ne savons jamais à l’avance où une idée de chanson nous mènera.
Vous avez la particularité de jouer avec deux bassistes, comment faites-vous pour différencier le son de chacun d’eux, que ce soit sur scène ou sur disque ?
KRATOM : Ce n’est pas une tâche facile. Personnellement, je la trouve très intéressante et stimulante. Essayer de mixer 2 basses est quelque chose de non conventionnel et difficile, tant en termes de son que de composition. On pourrait dire que la plupart du temps l’un ressemble plus à une basse traditionnelle tandis que l’autre est plus proche d’une deuxième guitare, mais ce n’est pas toujours le cas. Parfois, nous allons à l’unisson pour délivrer toute la puissance et parfois nous inversons les rôles des basses. Notre technicien du son Danilo Battocchio, qui est aussi l’homme qui a enregistré la plupart de nos disques, nous a aidés à façonner le son des deux basses afin que les fréquences ne se chevauchent pas et que vous puissiez entendre les deux plus facilement.
Erba, j’ai lu dans une récente interview que les paroles des chansons te venaient instinctivement, peux-tu nous expliquer cela ?
ERBA : Et bien je pourrais comparer la façon dont j’écris à la façon dont je peins. Je peins comme ça : une toile noire devant moi, regardant le vide sans détourner le regard jusqu’à ce que la première forme apparaisse, presque comme une hallucination, et puis je la suis avec mon crayon. La musique fonctionne de la même manière. Je reste en silence jusqu’à ce que le premier mot résonne dans mon esprit, puis je l’attrape, en l’écrivant. C’est la partie la plus difficile, tout le reste vient presque automatiquement, immédiatement après.
Il y a beaucoup de paroles relatives à votre relation avec la nature dans ce nouvel album, notamment sur ses effets, aussi bien négatifs que positifs (« Delta 9 »!)…
ERBA : La Nature est ma mère, et pour moi, elle est le fondement de toute mon existence. Tout vient d’elle, et tout lui revient. J’essaie d’éviter les jugements absolus sur ce qui est « positif » ou « négatif », parce que la Nature est simplement la Nature : c’est seulement notre perspective humaine qui divise les choses en bonnes ou mauvaises. C’est comme le concept de poison : une substance peut être létale, cicatrisante, ludique ou terrifiante, selon la manière, le moment et la quantité qu’elle est administrée. Il n’y a pas de « bon » ou de « mauvais », il n’y a que notre relation personnelle avec les choses et la perspective à partir de laquelle nous les observons, toujours partiale.
Votre nouvel album a été masterisé par l’excellent Magnus Lindberg au Redmount Studios, pouvez-vous nous expliquer ce choix ?
KRATOM : Eh bien ! Nous étions censés faire le mastering dans un autre studio, mais malheureusement la personne en charge de cela avait des problèmes de santé temporaires et ne pouvait donc pas effectuer le taf. Nous étions bien sûr déjà familiers avec le travail de Magnus mais pour une raison quelconque, nous n’y avions jamais pensé avant. Nous lui avons fait confiance et je dois dire qu’il a fait un travail incroyable.
Il y a aussi pas mal d’invités sur cette album, considérez-vous Ponte Del Diavolo comme une grande famille ?
KRATOM : Oh, nous aimons travailler avec des personnes que nous connaissons personnellement ou que nous considérons comme des musiciens. Sur ce disque, vous pouvez trouver certains de nos collaborateurs précédents comme Lucynine et Vittorio Sabelli. Cela dit, nous n’avons pas fait de « liste d’invités » avant d’écrire les chansons. Après que certaines d’entre elles aient été essentiellement terminées, nous avons estimé que nous pouvions livrer de meilleures versions en y ajoutant différents instruments ou personnalités.
« In The Flat Field » est une reprise du groupe Bauhaus, pourquoi ce choix ?
KRATOM : Bauhaus a toujours été une influence majeure pour Erba. « Dead » et « In the Flat Field » de Bela Lugosi sont les morceaux qui l’ont attirée dans le post-punk pendant son adolescence. Ce qui est resté en elle, c’est la façon dont la chanson crée un sentiment de morosité avec très peu de notes, espacées loin les unes des autres. Dans cet espace, il y a une nuit chthonienne, une sorte d’obscurité qui est différente du métal mais reste confortablement à côté. Et puisque Erba n’est clairement pas la seule à ressentir cette connexion, rendre hommage à Bauhaus s’est avéré nécessaire et vraiment agréable.
Enfin que pensez-vous du succès rencontré par vos compatriotes de Messa ? Vous connaissez-vous et vous ont-ils influencés de quelque façon que ce soit ?
KRATOM : Messa est devenu un groupe énorme ces dernières années et leur succès est bien mérité. Avec leurs réalisations, ils ont certainement aidé à sortir la scène musicale italienne de l’ombre auprès du public international. Nous sommes deux groupes italiens avec une chanteuse, et pour cette raison, nous sommes souvent comparés à eux. Je pense que notre attitude et nos façons d’aborder la musique sont très différentes cependant et c’est une bonne chose. Nous sommes définitivement plus bruts et punk.

La formation transalpine née seulement en 2020 et avec déjà à son actif 3 EP et donc l’excellent Fire Flames From The Tomb, aime définir sa musique comme du blackened post-punk. Et à l’instar du premier album, De Venom Natura continue à puiser dans les nombreuses influences du quintette qui en profite pour affirmer une identité forte et des plus originales.
Ce second opus de Ponte Del Diavolo démarre fort avec « Every Tongue Has Its Thorns », qui après une courte intro inquiétante au thérémine par Sergio Bertani, laisse place aux premiers blast beats et riffs incisifs de l’album. Le chant clair d’Erba vient contrebalancer cette violence instrumentale, celle-ci étant alors décuplée par des growls stridents. Cette grosse débauche d’énergie est encore plus palpable sur le morceau suivant « Lunga Vita Alla Necrosi », marqué par l’urgence et le chant en italien en particulier. « Spirit, Blood, Poison, Ferment! » démarre également tambour battant, et toujours avec ce chant clair et voluptueux. L’autre atout de ce titre effréné est l’ajout de cuivres (par Francesco Bucci), aussi inattendus que rafraichissants et qui apportent une richesse supplémentaire au morceau. L’intro électro SF de « Il Veleno Della Natura », le chant encore une fois en italien, et l’intervention de Sergio Bertani au synthétiseur démontrent que le groupe ne se fixe aucune limite. Le tempo reste élevé et la voix d’Erba toujours aussi envoûtante.
Le très long titre « Delta-9 (161) » n’est autre qu’une allusion au THC et se veut donc…planant et mystérieux, avec cette fois en invités Vittorio Sabelli et sa clarinette et Andrea l’Abbate au synthétiseur. Le morceau finira par décoller au bout de 5 minutes, emportés par une rythmique des plus heavy. L’enchaînement avec « Silence Walk With Me » qui commence dans la lourdeur est des plus logiques, le chant clair de Gionata Potenti (Nubivigant) apportant une belle ambivalence avec celui d’Erba, qui apparait en seconde partie (la transition avec la basse de Khrura est bien vue pour le coup). Et c’est le très énergique « In The Flat Field » et ses derniers blast beats, accompagnés d’un chant légèrement plus…pop (!) et quelques riffs post-rock, qui viennent conclure ce De Venom Natura déjà très riche en émotions et expérimentations. [Sargento Garcia]

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