HANGMAN’S CHAIR : Froide solitude

Nouvellement signés  chez Nuclear Blast et après le déjà (très) réussi Banlieue Triste sorti en 2018, le groupe parisien nous présente son nouvel album A Loner qui fera très certainement date dans la sphère musicale française. L’occasion pour les deux compositeurs de Hangman’s Chair de confirmer le virage amorcé sur Hope///Dope///Rope en 2012… [Entretien avec Mehdi Thépegnier (batterie) et Julien Chanut (guitare) par Norman Garcia – Photos : DR]

Après Spinefarm Records, vous débarquez chez le mastodonte Nuclear Blast. Comment s’est déroulée cette arrivée ? Est-ce pour vous une sorte de reconnaissance ou d’accomplissement aujourd’hui ?
Mehdi : On a toujours évolué dans le milieu alternatif avec Hangman’s Chair. On a vécu de supers moments avec nos anciens labels que ca soit Music Fear Satan ou Bones Brigade, ça s’est toujours super bien passé. Nous avons eu un triste passage chez Spinefarm Records, nous attendions beaucoup de ce label, malheureusement rien ne se déroula comme prévu. Après la période de négociation pour nous libérer de tout contrat à l’amiable, via notre nouveau manager, nous avons été approchés par les bureaux allemand et français de Nuclear Blast. Très rapidement, nous avons établi de très bons rapports avec les protagonistes du label, ils sont investis à 100% sur le développement du groupe pour l’international, ils ont confiance en nous, au projet et à la vision du groupe, nous sommes déjà très contents de leur investissement. Nous avons hâte de voir la suite.
Julien : La signature ne s’est pas fait en un jour, ça faisait quelques temps qu’ils nous suivaient, je crois qu’on était déjà en contact avec le bureau allemand depuis « This Is Not…». Ça s’est vraiment accélérer à l’ouverture du bureau français. D’un coté, ça se passait mal avec Spinefarm et de l’autre, on avait Nuclear Blast qui était super chaud, avec les moyens qu’on leur connaît, une grosse équipe, un bureau à Paris. Heureusement, Spinefarm nous a laissé partir et on a pu commencer les négociations avec Nuclear Blast. Ils nous laissent toute notre liberté artistique, on a carte blanche sur tous nos choix. Et d’avoir accès à autant de moyens et de visibilité, avec notre parcours un peu chaotique à certains moments, franchement on en mesure la chance.

On vous colle des étiquettes du genre « Doom rock français », Sludge (au moins à vos débuts), voire Stoner… Comment qualifieriez-vous votre musique pour un néophyte ? Et ces « étiquettes » ont-elles vraiment une quelconque importance pour vous ?
Medhi : Honnêtement non, on n’y attache pas d’importance. On le sait que c’est important de nous référencer, de nous mettre dans des cases. On a entendu toutes sortes d’étiquettes, c’est normal. Personnellement, j’ai toujours eu du mal à décrire en deux mots Hangman’s Chair aussi. Qu’on nous classe dans la scène Doom, ça nous va, on a des tempos lents, nous sommes accordés très grave. On sonnait Sludge à nos débuts, oui, tu as raison, je pense qu’on s’en est éloigné assez vite. Nous sommes très loin du Stoner, autant sur l’imagerie que sur le côté « psychédélique rock ». Un de vos confrères pour la promo de notre précédent album, a trouvé une étiquette qu’on a trouvé plutôt pertinente : Cold Doom. J’ai beaucoup aimé.

Pouvez-vous nous en dire plus sur l’enregistrement et le son de ce nouvel album ? Aux manettes, c’était encore Francis Caste il me semble ? On sent qu’un véritable effort a été fait sur le son obtenu, voire une nouvelle direction prise (son beaucoup plus ambient, avec des effets…). C’est une réussite en tout cas…
Mehdi : Merci à toi !  Ça a a été assez particulier pour nous cette fois-ci, il fallait évidemment s’adapter à la situation sanitaire qui a légèrement chamboulé nos habitudes. On avait déjà bien commencé à écrire Julien et moi, chacun de notre côté, comme toujours. Le premier confinement déclaré, il a fallu trouver un moyen de travailler sur nos morceaux à distance et se projeter pour le futur. Nous avons travaillé avec Julien via Nucorder, un logiciel que Francis Caste a créé avec un partenaire, qui permet de répéter à distance en temps réel chacun chez soi. Apres Julien enregistrait ses pistes de guitares chez lui, sur mes pistes batteries et m’envoyait le tout, et/ou inversement,  je posais les pistes de batteries, de basses, etc… On avançait comme ca. Cela nous a permis d’avoir des pré-prod complètes avant de rentrer en studio chez Francis en Janvier Février 2021. Nous avions des idées très précises de comment aller sonner l’album, quelle direction artistique prendre, etc. Nous voulions alléger notre son, quelque chose de plus « bright», qui permet d’assumer encore plus nos ambiances froides. Sortir de notre zone de confort « doomy ». Ca s’y prêtait parfaitement avec ces chansons, ça nous a permis d’aller à l’essentiel pour l’écriture, d’alléger la trame du morceau. Nous n’avons jamais été aussi prêt et confiant lors d’un enregistrement d’album.
Julien : Le fait d’être obligé de travailler toute la pré-prod chacun chez soi, ça a eu un impact évident sur l’album. Sur les précédents albums, pour les arrangements guitares et les passages ambients, j’avais l’habitude de les préparer sommairement, j’avais les notes mais l’effet en lui même on le travaillait en studio avec Francis et les effets qu’il a à disposition. Là, j’avais tous mon nouveau matos de réverb’ à la maison et j’ai pu les peaufiner pendant le confinement. Quand on est arrivé à la session studio, j’avais déjà tout de préparé, il n’y avait que des ajustements à faire. Au niveau de la prod’, en effet on voulait un rendu plus « bright ». Les morceaux s’y prêtaient et ça laissait plus de place au songwriting plutôt qu’à notre « gros » son de base. C’était un choix assez surprenant, qui a même étonné Francis.

Le tempo sur un couplet est plus élevé sur le dernier titre « A Thousand Miles Away », c’est un choix délibéré de placer ce titre en dernier sur l’album ? Pensez-vous écrire par la suite des morceaux plus « rapides » ? (sourires)
Medhi : Je me souviens quand nous avons fini de maquetter ce titre, nous nous étions dit directement qu’il allait clôturer l’album. Il dégage une grosse tension autant musicalement que textuellement. Il était logique dans le concept de l’album de terminer sur cette note. Écrire des morceaux rapides ne nous ferait pas peur, au contraire on aimerait bien en faire plus, c’est souvent quand on commence à les enregistrer qu’on découvre le tempo avec un bpm aussi lent, hé hé. On n’est, en tout cas, pas arrêté sur le sujet, si la chanson s’y prête, le plus important pour nous c’est que ca soit fait avec goût.
Julien : A la base, quand j’ai écris ce morceau, le couplet dont tu parles, dans ma tête je le voyais sur un tempo lent. Lorsque j’ai présenté le morceau à Mehdi, il a eu l’idée de le jouer avec ce pattern batterie et ça m’a tout de suite convaincu. La chanson prenait une autre ambiance avec une tension palpable, il y avait un coté Celtic Frost – Monotheist. C’est dans des situations comme ça où notre complémentarité est importante.

La pochette de l’album est un brin moins sombre que sur vos précédents disques. Comment s’est passé le choix de cet artwork ?
Mehdi : On a été au bout de nos convictions concernant le concept de cet album. Nous avions, comme pour l’esthétique musicale, fait le choix de contraster l’artwork, de mettre en lumière le thème de la solitude. La magie entre le photographe Christopher de Béthune et le graphiste Dehn Sora a opéré. Ils ont su trouver la note juste, pour illustrer ce thème et ses chansons. L’alchimie parfaite.
Julien : On connaissait déjà Dehn Sora, il nous avait fait une affiche pour un concert New Noise au Trabendo, on aime son univers et sa manière de travailler, c’est très facile avec lui. Pour Christopher de Béthune, on se connaît de nos connexions de la scène hardcore de Bruxelles. On apprécie beaucoup ses photos et on lui a demandé s’il avait dans son book des photos représentant la solitude. On est tombé assez rapidement d’accord sur cette photo et de là Dehn Sora a construit toute la pochette, en rajoutant sa patte surtout dans le booklet. C’était un grand changement pour nous, nous qui laissions toute la direction artistique des artworks à Dave Decat depuis trois albums. Comme tu peux le remarquer, avec le changement de label, de son et d’artwork, c’est une page qui se tourne, on avait ce besoin.

A Loner est (déjà) votre sixième album. Quel est pour vous l’album qui vous tient le plus à cœur et quel regard portez-vous plus généralement sur votre parcours ?
Medhi : Chaque album a son histoire,  son lot d’anecdotes, déceptions et satisfactions. Comme je dis souvent, l’album Hope///Dope///Rope a marqué un tournant dans notre histoire. On a réussi à trouver une identité musicale et une stabilité avec l’arrivée de Cédric et Clément avec nous.  Je pense qu’on a un parcours assez singulier, on se connaît depuis qu’on est gosse, on a toujours voulu faire de la musique. Je pense que la force d’Hangman’s Chair c’est surtout que c’est une aventure humaine avec ses hauts et ses bas, et que la musique reste un socle qui permet de nous maintenir sur les rails. Si il y a deux choses qu’on pourrait retenir de nous au delà de nos albums, c’est notre longévité et notre sincérité. On ne pourra pas nous enlever ça.
Julien : Hope///Dope///Rope, c’est un peu la deuxième naissance du groupe. Et Banlieue Triste a quelque chose de spécial aussi, il y a des sujets qu’on n’aurait jamais abordés avant cet album et l’artwork est très personnel avec beaucoup de références que nous seuls comprenons. Dans ce disque, tout à un sens et il y de vrais parties de nos vies dedans. C’est comme s’il nous avait débloqué des choses.

Plusieurs membres du groupe ont un parcours riche de différentes collaborations, notamment avec la scène hardcore (Arkangel, EdC…). Entretenez-vous encore des relations avec cette scène ? De nouveaux side-projects sont-ils d’ailleurs en préparation (style Ruin of Romantics notamment) ?
Medhi : On a grandi dans la scène Hardcore Punk des années 90, on a participé à énormément de projets différents depuis nos 14 ans. J’ai joué pas mal d’années avec Arkangel, de 2002 à 2010 à peu près. Julien et Clément jouent toujours avec nos amis belges. On a pas d’autres projets particulièrement en ce moment. Maintenant on espère juste que la situation sanitaire se débloque enfin, pour pouvoir partager avec du public nos nouveaux morceaux.

Hangman’s Chair avec Joey Starr dans le cadre de leur collaboration pour le podcast Gang Stories

Vous avez été récemment interviewés par un de mes collègues (Julien M.) sur les toits de Paris avec Joey Starr à propos de votre travail sonore sur le podcast Gang Stories dont la narration revient à Joey Starr… Une collaboration musicale serait-elle envisageable ?
Medhi : Ça n’a pas été évoqué non. C’était déjà très bien de pouvoir participer à ce podcast. On a été très content des retours sur notre morceau. Après tout reste possible.
Julien : On nous a posé la question plusieurs fois et je comprends, lorsque deux entités musicales se rencontrent, les gens s’attendent sûrement qu’une collaboration en ressorte. Mais je t’avoue que ça ne nous est jamais venu à l’esprit, on a un univers assez  singulier, on est très à cheval sur nos principes et lui aussi, et ça ne veut pas dire que le mélange des deux marcherait. Il faudrait qu’il y ai un sens, une raison, un peu comme dans tout ce qu’on fait. Là, on s’est rencontré, on s’est découvert, on a échangé, on a passé un bon moment ensemble, ça me suffit.

Vous êtes apparus dans l’émission Culture Box sur France 4 le lundi 03 janvier. 2022 Que retenez-vous de cette expérience ? Cette interview a été en tout l’occasion de démontrer que les « métalleux » pouvaient avoir une bonne culture littéraire, notamment avec l’évocation des textes de George Bataille…
Medhi : Ça s’est très bien passé. Évidemment nous ne sommes pas habitués à ce genre d’exercice promo télévisuel, mais c’était un bon moment. Je vais être honnête avec toi, i y a toujours malheureusement ce petit détail un tantinet gênant, du « métalleux » sur un plateau média généraliste, un peu animal de foire, « attention métal ! », « attention grosses guitares », alors même que nous allions joué un des derniers singles « Loner » où il n’y a pas une seconde de distorsion, hé hé. Je ne parle pas particulièrement de cette émission où effectivement ils étaient très bien documentés sur le groupe et nos influences musicales ou littéraires. Ca restera évidemment un outil promotionnel très intéressant en tout cas.
Julien : Ce n’est pas un exercice facile pour nous, c’est le moins qu’on puisse dire mais ça nous fait sortir de notre zone de confort, on a la chance d’avoir une certaine capacité d’adaptation. C’est vraiment une toute autre manière de travailler, on l’avait déjà constaté lorsqu’on avait participé à L’ Album de la Semaine sur Canal + et aussi sur notre passage live sur FIP. C’est un autre stress mais du bon stress tant que notre musique n’est pas dénaturée et qu’on ne nous prend pas pour représenter le cliché du groupe metal à la TV.  On n’avait pas les questions à l’avance et c’est sûr que quand ils ont évoqué Bataille, on ne s’y attendait pas, c’était plutôt une bonne surprise.

Merci les gars, le mot de la fin est pour vous, en espérant pouvoir vous croiser sur votre date du 06 avril 2022 à Caen…
Merci à toi pour l’itw. En espérant que cette période, où l’entertainment est en standby depuis deux ans déjà, s’achève. On a hâte de retrouver le public pour la sortie de A Loner. Prenez soin de vous.

CHRONIQUE ALBUM

HANGMAN’S CHAIR
A Loner
Cold Doom Metal
Nuclear Blast/ADA

« Cold doom » ! La formule est lancée et semble avoir été adoptée par le groupe francilien originaire de l’Essonne. Fortement influencé par les Américains de Type O Negative (sans le côté kitch/cliché gothic de certaines de leurs compositions), Hangman’s Chair n’a eu de cesse d’évoluer, depuis le déjà marquant Hope///Dope///Rope de 2012. Il nous a livré jusqu’à ce jour des albums à l’identité forte (Banlieue Triste de 2018 en tête), avec pour résultat un parcours quasi sans faute. D’une homogénéité redoutable et doté d’un son plus « bright » (c’est-à-dire lumineux) selon ses propres géniteurs, A Loner continue donc de nous embarquer dans des ambiances et sonorités froides et captivantes à souhait. De la magnifique introduction de « An Ode To Breakdown » au morceau final, « A Thousand Miles Away », en passant par des « Cold & Distant » et « Who Wants To Die Old » ultra efficaces, le groupe nous agrémente de mélodies imparables et fait encore preuve d’un sens aiguisé du riffing. Le cold doom (français) a donc trouvé son maître et le titre d’un album n’a jamais aussi bien porté son nom, tant les Français semblent au-dessus de la mêlée. La grande classe ! [Norman Garcia]

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