LES ACTEURS DE L’OMBRE : Une rentrée chargée et studieuse…

Si la rentrée fut chargée pour bon nombre d’entre nous en général, il en est de même pour les labels qui, après cette crise sanitaire mais aussi culturelle, doivent redoubler d’effort pour continuer leur activité et surtout survivre, que ce soit des structures professionnelles ou bénévoles. Il est un label français diaboliquement actif sur la scène du metal extrême depuis une bonne dizaine d’années maintenant et qui justement intègre l’aspect bénévole au cœur de son travail : Les Acteurs de L’Ombre Productions. Outre leurs sorties régulières de petites pépites de black, death ou dark metal, nous avons fait le point, à la fin de l’été, en compagnie de deux de leurs représentants mis ici en lumière. [Entretien réalisée avec Gérald Milani (label manager) et Simon Roussel (responsable presse) par Seigneur Fred – Photos : Seigneur Fred]

Question assez directe pour commencer : en tant que label, quel bilan dressez-vous de ces deux dernières années 2020 et 2021 marquées par cette crise sanitaire sans précédent, crise que nous avons tous traversé de près ou de loin ? Avez-vous gelé les choses durant cette période, pour limiter les risques, ou bien au contraire, vous avez pensé et préparé l’avenir en essayant de vous projeter sur l’après covid ?
Gérald :
À notre niveau, pour les artistes pour lesquels des sorties d’albums ou EP étaient prévues, rien n’a été annulé. On a continué en fait à sortir nos nouveautés malgré tout au rythme habituel, c’est-à-dire une à deux sortie par mois car c’était programmé…
En fait on prépare ça le bouclage quasiment un an, ou un an et demi, à l’avance. Donc ça n’a pas changé ni été impacté. Et aussi, pendant ce temps-là, mine de rien, il y a de nombreux artistes, mais ça ce n’est pas propre aux Acteurs de L’Ombre, qui ont été prolifiques durant cette période de deux ans, étant donné qu’ils ne pouvaient pas se produire en concert. Donc nous, on a continué à publier les sorties et d’autres choses qui sont arrivées par la suite. Par contre, effectivement, ces sorties d’albums et EP n’ont pas pu être défendues en live, et là ça a été plus compliqué. Cela s’est ressenti forcément dans les ventes de CD’s, vinyles, et le merchandising, même s’il y a les ventes à distance par internet. À ce niveau-là, les ventes se sont maintenues. Mais c’est surtout pour des premières sorties, les premiers albums d’artistes qui débutent. Là ça a été dommageable pour les promouvoir comme il se doit. Par exemple, le groupe allemand Bait (avec un des membres du groupe Der Weg Einer Freheit). C’est un super premier album qui est sorti au tout début du confinement en 2020 et ils n’ont pas pu tourner… (Ndlr : lire notre interview de Bait à l’époque).
Il y a eu aussi Wessenwille (black metal progressif/Pays-Bas). Etant donné qu’il n’y avait ni concert ni festival, comme on a généralement un stand, ce sont des rentrées d’argent en moins. La communication a été moins importante du fait de l’absence de concerts. Mais ça nous a aussi permis parallèlement de réfléchir à de nouveaux projets et de lancer des choses. On en a, par exemple, profité pour bosser sur notre communauté qui s’appelle La Nuée des Ombres. C’est une sorte de fan-club si tu veux, rassemblant des gens de divers horizons qui aiment ce que fait le label.

Mais cela ne rejoint-il pas l’association Les Acteurs de L’Ombre avec qui ça ferait doublon du coup ?
Gérald :
Si, tout à fait, et les membres de La Nuée des Ombres sont d’ailleurs aussi membres de l’asso. En contrepartie d’une participation, ils ont droit, disons, à un merchandising exclusif, spécial, et avaient droit à plusieurs privilèges comme des réductions à nos produits, notre merchandising, nos concerts, etc. Également des accès à des interviews live, des rencontres, des avant-premières, des exclus, etc.
Simon : Les adhérents de cette communauté ont aussi droit d’assister à notre Assemblée Générale, avec une réunion annuelle entre nous. On leur a demandé également de participer à l’élaboration des morceaux sur nos différents samplers CD, ce genre de choses. Tout cela s’est fait, durant cette pandémie, à distance, par les réseaux sociaux. Il y a donc eu un grand travail de communication. C’est Daria qui s’en occupait. Maintenant, il y a environ 75 ou 80 membres qui payent donc une cotisation annuelle et participent ainsi à la communauté. Ils donnent leur avis à notre AG, on les solicite pour faire une interview d’un artiste en interne pour notre site, présenter un nouvel album, etc. Ils s’impliquent donc au maximum dans la vie du label à travers cette asso, contribuant à cette communauté et à la faire évoluer.

Est-ce cela que l’on avait pu apercevoir sur internet sous forme d’assemblée générale ou séminaire plus tôt dans l’année ?
Gérald : Alors on invite en effet les gens de la Nuée, mais la prochaine a lieu en septembre 2022. Donc ce que tu as vu est autre  chose, je pense… C’était une autre réunion, entre nous. C’est ce que l’on appelle le S.E.C. : « Sathanas Ebrietas Conventus ». En fait, depuis Les Feux de Beltane, on a continué à faire une sorte de réunion annuelle où il y a un repas histoire de se rencontrer et échanger. Les gens de La Nuée peuvent venir également. Chacun participe à l’évènement et apporte des idées, leur connaissance, échange, sur différents thèmes, sous forme de relations publiques tout simplement. C’est convivial. Il y a un repas moyennant participation financière. Si tu veux, on t’invite à la prochaine ? (rires)
Simon : Mais La Nuée ça nous permet aussi d’être présent sur le terrain, comme les concerts ont repris, ils distribuent nos flyers, parlent des nouveautés. Ils permettent de relayer nos infos et faire parler de LADLO. En plus de bénéficier donc de merchandising et autres produits exclusifs, et de s’impliquer, ils peuvent aussi se retrouver, tu vois, comme par exemple cette année au Hellfest, on se retrouvait autour d’un apéro chaque soir, chacun racontait un peu ce qu’il avait vu, notamment des artistes du label, en donnant leur avis. Le but est de fédérer aussi les gens, de se retrouver en quelque sorte. C’est eux qui ont un avis sur ce qu’il se passe en étant sur le terrain, et ça c’est intéressant pour l’avenir.

C’est drôle cette nécessité de se retrouver à présent en communauté, de retisser du lien social, depuis la crise sanitaire alors que cela avait tendance à disparaître un peu partout à cause des réseaux sociaux et de l’individualisation un peu partout dans nos sociétés…
Simon : Oui, c’est un peu comme une famille, depuis déjà longtemps au sein de LADLO, tu sais. Nous, c’est vrai, il y a un aspect très communautaire, personne ne marche dans un sens tout seul, on est tous ensemble. On a toujours été et est très communautaire justement. On fait les choses ensemble, chacun amenant sa pierre à l’édifice. Nous, Gérald ou moi, on est tous bénévoles, tu sais, mais on ne peut pas tout faire. On s’entoure ainsi de gens pour déléguer, relayer, avec des décisions collégiales prises sur différents points.

La vie en communauté n’est pas toujours facile pour tout le monde cependant. Prendre en compte les avis de tout le monde, avec ce côté collégial, c’est pas forcément évident au quotidien, non ?
Simon : Vu le nombre de personnes qu’il y a, je te l’accorde, mais bon ça va, la preuve. On a de plus en plus d’adhérents.
Gérald : Ce qu’il y a aussi, c’est que les gens qui nous suivent et nous apprécient, ressentent ce lien, et voit cette synergie entre nous. Ils la vivent, et quelque part, ils s’y retrouvent justement en adhérant au projet, et en participant à cette communauté.
Simon : Je pense qu’ils s’intègrent naturellement, et font partie du label. C’est ça qui est génial. Le bon exemple c’est leur participation aux titres mis en avant sur internet et les samplers, et ça n’est pas rien ! Il faut essayer de choisir judicieusement.

Vous ressentez cette demande des adhérents et aussi du public ? Avez des retours sur tout ça, vos choix de développements artistiques et commerciaux, étant donné qu’il est difficile pour vous d’avoir de recul à votre niveau car vous êtes toujours dedans ?
Gérald : Oui, et pas que sur internet. Quand on rencontre notre public, nos clients, sur nos stands aux concerts et festivals. Les gens nous disent : « Ouais, c’est super ce que vous faites », ou « On sent qu’il y a la passion chez vous », etc. Il y a vraiment une certaine proximité entre nous en fin de compte.

Quels sont les autres projets sinon de LADLO sur lesquels vous avez planché et brainstormé durant les confinements ces deux dernières années ? (sourires)
Gérald : Alors il n’y a pas que ça, en effet. On a fait autre chose… (rires) On a eu l’idée de lancer un abonnement mensuel pour fidéliser ceux qui nous suivent, étant donné que certains d’entre eux achètent toutes nos nouveautés très régulièrement chez Les Acteurs de L’Ombre Prod. Cela leur permet de tout recevoir chaque mois par voie postale ou digitale. On a donc lancé cette formule, et c’est super aussi. Les fans semblent satisfaits en tout cas.

Encore autre chose peut-être dans les tuyaux ?
Simon : On a pas mal bossé aussi justement sur un gros projet qui sortira courant 2023…
Gérald : Oui, il s’agit d’un jeu de société. Je ne sais pas si tu es joueur, mais je vais te résumer. Cela s’inspire du jeu du loup-garou… En gros, ça se passe dans un univers médiéval, fin du Moyen-Âge, dans un village, et la population tombe malade, à cause d’une maladie transmise par le seigle dans le pain, appelée autrefois ergotisme ou bien aussi le « mal des ardents » (Ndlr : ou bien encore « Feu de Saint-Antoine ». Ça c’est véridique, historique même. À l’époque, ceux qui étaient infectés devenaient fous, on les croyait alors comme possédés. Il y avait donc des exécutions, etc. Donc, dans notre jeu des Acteurs de L’Ombre, cela consiste à trouver ceux qui sont malades, possédés, et les autres qui ne le sont pas dans le village… Voilà. On a travaillé sur ces choses-là, en parallèle du reste, en plus des sorties régulières comme on le disait.

Toutefois, allez-vous continuer à sortir autant de nouveautés d’albums à ce rythme aussi intensif ?
Gérald : Justement, en discutant de tout ça entre nous, et avec les médias, on a décidé de ralentir un peu la cadence, ou plutôt d’être plus sélectif dans nos choix artistiques afin de mieux défendre chaque sortie. En fait, on se rend compte que l’on a du mal à défendre toutes nos sorties d’albums autant qu’on le voudrait, car vous, les premiers, les médias, vous êtes malgré tout très sollicités par les artistes et labels, et vous ne pouvez pas tout retenir et en parler.
Simon : Surtout que les artistes ont été dans l’ensemble très prolifiques durant cette période dont on parlait, et donc beaucoup de choses arrivent à maturité dans les projets. On ne veut pas que ce soit noyé dans le reste. Chacun de nos artistes doit être soutenu et promu comme il se doit.

Je voulais savoir comment s’est passé votre festival LADLO Fest à Nantes en mai dernier avec vos artistes, sachant que l’édition avait été reportée du coup chaque année ?
Gérald : Cela s’est bien passé, les artistes et tout le monde était content. Il y avait Aorlhac, Miasmes, Seth, etc. Soit vingt groupes du catalogue LADLO, ce n’est pas rien.
Simon : Mais sur les ventes, on ne va pas se cacher, on aurait aimé avoir plus de monde, bien évidemment. L’ambiance était bonne, super son, super salle, etc.
Gérald : Cela a remis les artistes sur les rails, disons. Mais dès le départ, on le savait que ce serait difficile comme remise en route. En fait, on savait à l’avance déjà quelques mois avant que l’on perdrait de l’argent là-dessus. Les préventes étaient peu nombreuses. On a donc perdu beaucoup d’argent, mais c’était important de ne pas annuler, car il y avait déjà pas mal de festivals à droite à gauche qui étaient annulés, et puis il nous fallait garder la confiance des gens aussi. Et puis, il ne faut pas oublier que nous ne sommes pas organisateurs de concerts de groupes externes au label, donc on fait jouer nos propres groupes avec nos propres moyens, donc on capitalise sur nos propres artistes, et même si l’on a perdu de l’argent, c’est un rendez-vous qui a permis de se retrouver.

Pensez-vous tout de même renouveler l’opération l’an prochain et faire une nouvelle édition de votre festival LADLO à Nantes ou ailleurs en France ?
Gérald : Non, je ne pense pas. Ce serait une redite, car il y avait déjà vingt groupes de notre catalogue comme je te  e disais. Et puis il faut voir comment toute la machine se relance, les concerts en général, si le public continue à revenir dans les concerts et petits festivals, etc. Ayant perdu pas mal d’argent là-dessus, on va faire attention. Mais pourquoi pas dans deux ou trois ans, on verra, selon l’actualité de nos groupes.

Concernant l’aspect visuel de tous les albums et du merch estampillés Les Acteurs de l’Ombre. Celui est très important et identitaire, empli de symboles. On y retrouve un grand soin apporté au graphisme, c’est rapidement identifiable. Cela va de votre logo aux artworks de chacune de vos disques. Comment fonctionnez-vous à ce niveau ? Vous avez des graphistes dans l’équipe de bénévoles ? C’est toujours « chiadé », comme on dit ! (rires)
Gérald : En fait, il y a de tout, mais c’est presque pas voulu au départ. (rires) Je m’explique. Chez nous en fait, on a parmi nos bénévoles des graphistes, des infographistes, mais ce ne sont pas forcément des dessinateurs pour autant. Il y en a un qui est illustrateur, lui. C’est d’ailleurs lui qui a dessiné le jeu et toutes les cartes du jeu LADLO dont je te parlais tout à l’heure. Mais ça peut arriver que nos graphistes ou illustrateurs fassent un travail pour un groupe, mais souvent, quand un artiste nous contacte et que l’on entreprend une collaboration ensemble, bien souvent le groupe ou artiste a déjà une idée du style, du concept qu’il veut avoir et avec quel artiste il va travailler.
Mais ça peut arriver que l’artiste n’a pas de proposition à ce sujet, et dans ce cas, nous pouvons nous en occuper aussi. Là, selon le style et l’univers, je peux contacter tel ou tel graphiste avec qui travailler.
Simon : C’est vrai qu’à chaque sortie, chaque t-shirt dans notre merch, on identifie facilement, et j’avais remarqué ça déjà avant de rejoindre l’asso et le label. Pourtant, de nos jours, c’est pas évident de sortir du lot dans la masse des disques, digitaux ou physiques, or le visuel est important et attire l’attention.

LES ACTEURS DE L'OMBRE
Stand Les Acteurs de l’Ombre Productions avec l’une de ses nombreuses bénévoles (pendant que Gégé & Cie était au bar VIP ;-))
Festival Motocultor 2022


Mon coup de cœur cet été est allé pour l’artiste grecque ½ Southern North (lire notre interview). À présent, quelles sont donc vos sorties actuelles et à venir 2022/2023 du label Les Acteurs de L’Ombre avant de se quitter ?
Simon : Alors il y a pas mal de sorties en cette rentrée et par la suite. À commencer par Acod (lire notre chronique), les Marseillais, dans un genre black/death metal mélodique. C’est un peu à l’ancienne, mais avec un gros son, des parties symphoniques avec de grosses guitares. On a beaucoup d’espoir sur Acod. Leur nouvel album sort en septembre.
Gérald : Oui, ce sont des copains, Acod. Ils viennent de Marseille d’où je suis originaire. Ils ont arrêté avec Sony (Jive Epic), et naturellement ils nous ont proposé leur album. Ils recherchaient une structure assez proche, en France, pour une meilleure communication. Ils ont beaucoup investi sur cet album, avec un mastering réalisé en Suède par Jens Bogren (Opeth, Amon Amarth, Ihsahn, etc.). Ensuite, il y a le troisième album III: The Great Light Above des Néerlandais de Wesenwille. C’est vraiment un super groupe, ça sonne super bien en live. On avait d’ailleurs publié dernièrement leur album live au Roadburn.
Simon : C’est un groupe plus intimiste Wesenwille. Disons. Ce serait bien de les faire jouer au Hellfest l’année prochaine… (sourires)
Gérald : Il y a aussi en novembre le troisième album de Deliverance avec l’ex-batteur d’Aqme, Etienne Sarthou, ici à la guitare. Il joue également la batterie dans Karras. On y retrouve à ses côtés notamment le chanteur Pierre Duneau de Memories Of A Deadman.
Simon : Ils ont un univers à part, qui s’inscrit bien justement dans celui des Acteurs de L’Ombre, je trouve… D’ailleurs leur nouveau clip « Odyssey » est bien chiadé.
Gérald : Ouais, il est superbe. Musicalement, c’est difficile à définir : entre black, dark, sludge metal… (Ndlr : interview d’Etienne Sarthou à retrouver très bientôt sur metalobs.com)
Simon : Également Houle, un jeune groupe parisien, je crois. C’est basé sur l’univers marin.
Gérald : Houle donne dans un genre post black metal, mélodique. Ils ont enregistré un EP de quatre titres cette année. Et ce qui nous a plus, c’est qu’il y a déjà une vraie identité chez eux, un peu comme Aorlhac avec les quatre éléments naturels et l’histoire, eux c’est la mer. Et puis on peut ajouter Acédia, un groupe canadien, québécois précisément, dont le nouvel et troisième album sort en octobre. Il s’intitule Fracture. Plus tard, sont prévus les nouveaux Jours Pâles avec Florian, le chanteur d’Aorlhac. Il y aura également le prochain Limbes (ex-Blurr Thrower) avec toujours Guillaume. On a mis une option sur le prochain album de Miasmes au printemps prochain. Ils ont sorti un EP plus tôt dans l’année et ça envoie, notamment live.

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